J’ai couvert, du 7 au 10 avril 2026, le procès du naufrage du bateau Esther Miracle. J’étais quasiment l’unique journaliste à avoir suivi ce procès de bout en bout. J’ai décidé, en ma qualité d’historien du présent, de livrer une partie de mes notes de reportage en attendant le verdict le 28 mai prochain.
De mémoire de journaliste, jamais une salle d’audience n’a été aussi comble du début à la fin d’un procès qui a duré 4 jours. Les naufragés, assoiffés de justice, de vérité et de réparations, étaient présents du début à la fin.
Le parquet a tout mis en œuvre pour un déroulement correct des audiences, même si la chaleur et le manque de sonorisation ont parfois troublé la quiétude.
Constat N°1 : le manque d’enquête nautique
La question a été soulevée par les avocats de la défense. Explication : « en matière d’accident de mer, pas de procès sans enquête nautique », selon eux. Or, le procès s’est tenu sans ce préalable. Première interrogation sans réponse « imbattable » de la Cour.

« C’est comme si on organise un procès suite à un accident de la circulation sans constat de police », ont-ils fait remarquer.
Constat N°2 : l’épave du navire toujours au fond de l’eau avec ses secrets
L’épave du ferry Esther Miracle gît toujours au fond de l’océan avec ses secrets. Un rapport versé au dossier stipule que le navire était fondu. Question : comment ce constat a-t-il été établi quand on sait qu’il a fallu importer des plongeurs du Cameroun pour rechercher d’éventuelles victimes restées coincées dans la cale du bateau ?
Constat N°3 : absence de témoins clefs
La nuit du drame, il y avait à bord du ferry des gendarmes ou des militaires embarqués dans le cadre de la lutte contre la piraterie maritime. Des survivants ont témoigné que des agents de l’État ont parfaitement joué leur rôle.

« Ils nous ont alertés que le navire s’inclinait dangereusement. Ils nous ont demandé de nous mettre d’un côté pour équilibrer le bateau », a témoigné une survivante.
Curieusement, à la barre, aucun d’eux n’est venu éclairer la cour, pas comme accusé ou inculpé, mais comme témoin. Omission, protection des agents de l’État ou encore « secret défense », une autre question sans réponse.
Constat N°4 : absence de l’État, employeur des principaux accusés
Dans le box des accusés figuraient des agents de l’État, et pas des moindres : le directeur général de la Marine marchande, le directeur provincial de la Marine marchande de l’Estuaire et son collègue de l’Ogooué-Maritime. Tous ont été arrêtés pour avoir agi pour le compte de l’État dans la mise en circulation du navire qualifié de « corbillard » par le ministère public et donné les autorisations au personnel de bord traité de « croque-mort », toujours par le ministère public.

Questions : que prévoit le statut général du fonctionnaire poursuivi au tribunal pour les actes posés au nom et pour le compte de l’État ? Mérite-t-il une assistance de son employeur ou pas ? Voilà d’autres interrogations sans réponse.
Constat N°5 : la nocivité des pots-de-vin
De l’avis du ministère public, le naufrage Esther Miracle n’aurait jamais eu lieu si les pots-de-vin n’avaient pas davantage pourri le navire construit en Grèce il y a plus de 50 ans. Pots-de-vin dans les autorisations de navigation. Petit bakchich dans l’autorisation des travaux de modification du bateau pour augmenter sa capacité de frêt et de passagers. Bref, des pots-de-vin à tous les niveaux, et voilà le crash.

Bilan de la catastrophe : 34 morts, 7 disparus et 124 rescapés.
Verdict le 28 mai prochain !
Yves Laurent GOMA
