A Gaza, une solution purement militaire ne suffira pas si elle ne débouche pas sur un projet politique

Un peu plus de trois mois après la tragédie du 7 octobre, je suis rentré du Moyen-Orient préoccupé par la gravité de la situation, mais plus déterminé que jamais à faire entendre la voix de l’équilibre, de la raison et du réalisme. Car si les problèmes sont complexes, la guerre n’est inévitable que pour ceux qui ont un intérêt politique à la perpétuer.

Dans le contexte actuel, il y a trois priorités. La première est d’empêcher à tout prix une extension du conflit israélo-palestinien au Liban. La deuxième est d’atténuer la situation catastrophique à Gaza tout en reprenant des négociations sérieuses pour libérer les otages israéliens. La troisième est d’ouvrir la voie à un règlement du conflit israélo-palestinien, en commençant par mettre fin à la violence contre les Palestiniens en Cisjordanie. Si ces trois enjeux ont évidemment leurs propres dynamiques, ils sont en réalité totalement imbriqués.

A la frontière libano-israélienne, les échanges de tirs entre l’armée israélienne et le Hezbollah se multiplient. Bien sûr, toutes les personnes à qui j’ai parlé étaient convaincues de la nature catastrophique d’un conflit. Cela ferait exploser un Liban déjà ensanglanté et empêcherait le retour des habitants des frontières israéliennes et libanaises. Mais l’histoire témoigne de guerres qui éclatent sans nécessairement être préméditées. Il n’y a pas de conflit territorial insurmontable entre Israël et le Liban.

De plus, il existe une base légale à un accommodement. Il s’agit de la résolution 1701. Elle suppose un cessez-le-feu, le retrait des forces du Hezbollah derrière la rivière Litani, le respect par Israël de l’espace aérien libanais et l’ouverture de négociations indirectes sur le différend territorial entre les deux pays, dont la portée est en réalité limitée. Cela pourrait être fait immédiatement. Et l’Union européenne est prête à apporter son aide.

Situation humanitaire épouvantable

Dans le cas contraire, la conflagration dans la région sera cataclysmique et le peuple libanais en paiera une fois de plus un prix terrible. Cela augmentera les tensions, encouragera les fauteurs de troubles et retardera la recherche d’une solution au conflit israélo-palestinien à Gaza et au-delà.

C’est précisément à Gaza que se trouve l’épicentre de la crise régionale. Sur le plan humanitaire, la situation est épouvantable. Aujourd’hui, plus de 80 % de la population a déjà été déplacée à l’intérieur de la bande de Gaza. La priorité absolue est d’empêcher un nouveau déplacement forcé de facto hors de l’enclave, ce qui est juridiquement illégal au regard du droit international et moralement inacceptable. Rien qu’à proximité de la ville de Rafah, à la frontière avec l’Egypte, plus de 250 000 personnes vivent actuellement dans des conditions inhumaines.

Nous devons alléger leurs souffrances en accélérant l’entrée de vivres, et donc de camions, dans la bande de Gaza. Comme nous le savons, il n’y a pas assez de camions autorisés à entrer. Leur entrée est entravée aussi bien par la lourdeur des contrôles, comme a pu le constater sur le terrain le sénateur américain Chris Van Hollen, que par les conditions de sécurité. C’est pourquoi la réduction de l’intensité des combats suivie par leur suspension est indispensable. Nous devons également contribuer à un retour progressif à une économie monétaire si nous ne voulons pas que la population reste totalement dépendante de l’aide internationale pour survivre.

Dans ce contexte, je voudrais rendre hommage à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA), dont la contribution est absolument essentielle, et dont les critiques me semblent injustifiées. Remettre en cause le travail d’une agence des Nations unies est un acte grave. Et si ceux qui la critiquent disposent d’arguments, ils doivent les étayer par des preuves. On ne peut pas invoquer la légalité internationale en Ukraine et la bafouer à Gaza. La légalité internationale est un tout et le respect des Nations unies est partie intégrante de ce tout.

Faute de quoi la critique virulente des doubles standards s’amplifiera. Et c’est l’Ukraine qui en fera les frais. Dans le même temps, les négociations sur les otages israéliens doivent reprendre sérieusement. Il n’est pas réaliste de voir Israël suspendre ses opérations militaires sans garanties tangibles sur la libération des otages israéliens par le Hamas.

Une solution politique doit alors prendre le relais. Israël ne peut pas rester éternellement à Gaza. Et nous savons tous qu’une solution purement militaire ne suffira pas si elle ne débouche pas sur un projet politique.

Transformer une tragédie en opportunité

C’est pourquoi je partage la suggestion de l’ancien premier ministre israélien Ehud Olmert selon laquelle Israël devrait donner la priorité au retrait de Gaza une fois que tous les otages auront été libérés. Après quoi une Autorité palestinienne intérimaire soutenue par la communauté internationale devra être mise en place. Le fait qu’il y ait des forces politiques en Israël en faveur d’une solution négociée plutôt que purement militaire est encourageant. Et je continuerai à dialoguer avec eux, ainsi qu’avec les forces palestiniennes et arabes.

Lors de mon voyage en Arabie saoudite, mes interlocuteurs sont convenus de poursuivre les efforts conjoints menés par les pays arabes et l’Union européenne pour trouver une solution politique au conflit. Je dois insister sur l’attitude constructive de nombreux Etats arabes, y compris l’Arabie saoudite, pour prendre en compte les préoccupations de sécurité de toutes les parties, y compris Israël. Le règlement du conflit israélo-palestinien est le seul obstacle sur la voie d’une normalisation complète entre les Etats arabes et Israël. Il y a une réelle possibilité de transformer une tragédie en opportunité.

Un arrangement intérimaire devrait être validé cette fois-ci par le Conseil de sécurité de l’ONU. Cela lui conférera une forte légitimité en le rendant crédible aux yeux de la population palestinienne, d’Israël et des futurs bailleurs de fonds, dont aucun ne s’engagera dans la reconstruction de Gaza si une perspective claire vers deux Etats n’est pas définie au préalable. Il y a en Israël comme en Palestine des interlocuteurs crédibles pour la paix.

A l’issue de cette transition, une solution politique globale incluant Gaza et la Cisjordanie devra être négociée entre Israël et l’Etat palestinien, avec le soutien de la communauté internationale. Ce qui suppose l’arrêt de la colonisation en Cisjordanie.

Il y a deux leçons à retirer de l’échec des accords d’Oslo de 1993. Le premier est qu’il faut poser d’emblée l’impératif des deux Etats comme solution au conflit. Le second est de ne pas compter uniquement sur les Israéliens et les Palestiniens pour s’entendre. Les conditions de la paix doivent être appliquées et garanties par l’ensemble de la communauté internationale. Cela semble difficile pour le moment. Mais c’est une raison de plus pour s’y mettre. Une tâche à laquelle l’Europe doit prendre pleinement part, et pas seulement en tant que spectatrice.

Josep Borrell est haut représentant de l’Union européenne pour les affaires étrangères et la politique de sécurité et vice-président de la Commission européenne

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