Le siège de l’Union des écrivains gabonais (UDEG), sis quartier Louis, dans le 1er arrondissement de Libreville, était le théâtre, mercredi, d’un café littéraire sous le thème « « Le dire poélitique dans le texte gabonais : analyse du recueil de poèmes « Révolte-toi toujours si tes droits sont bafoués’’ » d’Éric Joël Békalé. La séquence a donné lieu à une lecture critique dense, portée par le Hallnaut Engouang. Dans une analyse nourrie de références littéraires et philosophiques, l’écrivain, enseignant et critique littéraire a interrogé la fonction sociale de la poésie gabonaise contemporaine, entre esthétique du verbe et exigence de dénonciation.
Dans son analyse du recueil d’Éric Joël Békalé, Hallnaut Engouang met en évidence une poétique de la dénonciation et de l’interpellation permanente, structurée autour d’un rapport direct au lecteur et à la société.

Il interroge la fonction même du poème en mobilisant une question centrale : « À quoi sert un poème s’il est désarmé, c’est-à-dire s’il est privé de sa force d’impact, s’il ne dérange plus, s’il ne bouscule plus les consciences, s’il devient un simple objet esthétique vidé de toute tension critique et de toute capacité à réveiller le réel endormi ? »
La démarche s’invite dans une dimension quasi fondatrice de la parole poétique qui suggère une vision philosophique et littéraire du langage. « La parole ne peut pas être réduite à un simple outil de communication, mais doit être comprise comme une matière vivante, un souffle de mémoire et d’engagement ».
Pour le conférencier, il est impossible de ne pas entendre en arrière-plan, dans l’œuvre d’Éric Joël Békalé, l’écho de Victor Hugo lorsqu’il affirme que « la parole est puissance et responsabilité, ou encore cette idée biblique selon laquelle le verbe précède toute création », tout en s’adressant aux générations futures.
Le lecteur comme levier de la citoyenneté et de l’engagement
Cette réflexion s’inscrit dans une filiation intellectuelle marquée, notamment, par Jean-Paul Sartre et sa conception de la littérature engagée comme acte de prise de position, mais aussi par Aimé Césaire, dont le conférencier rappelle la mise en garde : « Gardez-vous de vous croiser les bras dans l’attitude stérile du spectateur, car une vie qui souffre ne peut être réduite au silence sans que l’humanité elle-même ne s’en trouve diminuée ».

Le critique insiste également sur la dimension d’adresse au lecteur, récurrente chez Éric Joël Békalé : « Lorsque l’auteur répète inlassablement que le lecteur est au cœur de sa démarche, il s’inscrit dans une tradition d’écriture qui fait de l’interpellation directe non pas un simple procédé stylistique, mais un acte de responsabilité, une manière de dire au lecteur qu’il est lui aussi impliqué dans le sens du texte et dans la lecture du monde qu’il propose », fait observer Hallnaut Engouang.
Poursuivant son analyse, le conférencier explore la richesse intertextuelle du recueil et ses résonances avec plusieurs figures majeures de la littérature et de la pensée. Il évoque notamment Arthur Rimbaud, dont la poésie de rupture et de vision du monde éclaire la tension entre espoir et violence présente dans l’œuvre, ainsi que Birago Diop, à travers l’idée selon laquelle « ceux qui sont morts ne sont jamais partis », rappelant la permanence des mémoires et des luttes.
L’engagement par l’action, les symboles et les références
Le critique évoque également Aimé Césaire, mais aussi des figures politiques et historiques telles que Thomas Sankara, Martin Luther King, Malcolm X, Che Guevara ou Kwame Nkrumah, pour souligner la dimension de mémoire militante présente dans le recueil.
« Lorsque le poète convoque ces figures de la conscience mondiale, il ne les cite pas comme de simples références décoratives, mais comme des symboles d’une humanité en lutte, des incarnations de la résistance face à l’injustice et à l’oppression, et cela inscrit le texte dans une continuité historique de la parole engagée », explique-t-il.
Le critique ajoute également une lecture esthétique des symboles, notamment des couleurs, en référence à Rimbaud et à la tradition symboliste, en soulignant que « le vert et le rouge de la couverture ne sont pas de simples choix graphiques, mais des marqueurs de tension entre la vie, l’espérance et la violence historique qui traverse les sociétés », a-t-il allégué.
Une lecture qui consacre ainsi l’œuvre et la poésie de l’auteur comme un espace de tensions fertiles entre mémoire, esthétique et conscience politique.
Quid de l’œuvre et de l’auteur ?
Le livre ‘’Révolte-toi toujours si tes droits sont bafoués’’ est l’avant dernier ouvrage d’Éric Joël Békalé, actuel Président de l’UDEG et Vice-président de l’Association panafricaine des écrivains (PAWA), récemment publié aux éditions Laha. Il est composé de 126 pages et de 55 poèmes répartis en deux parties, ce recueil marque un tournant dans la production littéraire de l’auteur.

Plutôt connu pour ses œuvres aux thématiques variées telles que l’amour, la politique, l’ésotérisme, la fraternité ou encore la famille, Éric Joël Békalé propose cette fois-ci un ouvrage exclusivement engagé politiquement, se présentant comme un véritable appel à la prise de conscience et à la révolte citoyenne face aux injustices sociales.
Ancien ministre gabonais, sous Ali Bongo Ondimba, Éric Joël Békalé est le Secrétaire général du parti Ensemble Pour le Gabon (EPG Opposition). Il est réputé être très proche du leader de cette formation politique, Alain-Claude Bilie-By-Nzé, qui se caractérise par des critiques au vitriol contre la gouvernance de l’actuelle classe dirigeante.
Elliott Ana Merveille et Nkili Akieme
