Il aura suffi d’une pièce d’identité manquante et de quelques minutes de trop pour que Libreville pleure une vie qui n’aurait jamais dû s’éteindre. Au quartier Nyali, dans le 5ᵉ arrondissement de la capitale gabonaise, un nourrisson de neuf mois, né d’une famille malienne, est mort mercredi dans les bras de sa mère, immobilisé à un poste de contrôle de police alors que ses parents tentaient désespérément de le conduire à l’hôpital.
Les faits, aussi simples que glaçants, se passent de commentaires superflus. Un couple malien roule en urgence vers un centre de santé, l’enfant agonisant sur le trajet. Au check-point, un policier exige de la mère qu’elle descende du véhicule : elle ne dispose pas de pièce d’identité. Le père supplie, invoque l’urgence vitale, rappelle que l’hôpital n’est qu’à six cents mètres de là. Rien n’y fait. L’administratif prime sur l’humain, la procédure sur la vie. Le bébé meurt sur place, dans les bras maternels, à quelques encablures des soins qui auraient pu le sauver.
Une vie sacrifiée sur l’autel du zèle
Ce drame, aussi isolé qu’il puisse paraître, met en lumière un mal plus profond qui gangrène certains services de sécurité publique en Afrique centrale : la confusion, chez une partie des agents, entre autorité et pouvoir absolu. L’uniforme, le sifflet, les galons — tous ces attributs censés incarner la protection du citoyen — se muent parfois en instruments d’un pouvoir arbitraire. Le policier n’est plus alors un serviteur de l’ordre public, mais l’obstacle même à la vie qu’il est censé protéger.
Ce basculement n’est pas anodin. Il traduit une dérive dans laquelle le formalisme administratif l’emporte sur le discernement, où l’application mécanique d’un règlement prime sur l’évaluation d’une situation d’urgence pourtant manifeste. Un enfant en train de mourir, une mère en pleurs, un père suppliant : aucun signal ne semble avoir suffi à faire fléchir la rigidité du contrôle.
Le déficit d’écoute, mal chronique des forces de l’ordre
Ce fait divers tragique n’est malheureusement que la partie visible d’un phénomène bien plus répandu. Nombre d’usagers de la route à Libreville et ailleurs dans le pays connaissent ces scènes devenues banales : taxis et bus immobilisés de longues minutes aux heures de pointe, travailleurs contraints à l’attente alors qu’ils se rendent à leurs postes, élèves arrivant en retard en classe pour des vérifications dont l’issue, curieusement, ne débouche que rarement sur un procès-verbal en bonne et due forme.
La gendarmerie, sur les axes nationaux, n’échappe pas à cette critique. Le même schéma s’y répète : contrôles à rallonge, motifs flous, sanctions rarissimes — comme si l’objectif premier n’était pas tant de faire respecter la loi que d’exercer, un instant, une autorité sur autrui.
Cette accumulation de frustrations quotidiennes, généralement supportée avec résignation par une population lasse, a trouvé dans la mort de ce nourrisson un exutoire brutal. La colère qui a éclaté au poste de contrôle, où la dépouille de l’enfant a été déposée au sol par sa mère en signe de désespoir, n’est que le miroir d’une exaspération contenue depuis trop longtemps. Il aura fallu l’intervention d’une unité spéciale pour disperser la foule et transporter le corps à la morgue — image saisissante d’un État contraint de bomber les muscles dans l’urgence pour étouffer une colère qu’il aurait pu, en amont, prévenir.
Humaniser le contrôle, une urgence institutionnelle
Au-delà de l’émotion légitime que suscite ce drame, c’est la responsabilité de la hiérarchie des forces de défense et de sécurité qui se trouve engagée. Un contrôle d’identité, aussi légitime soit-il dans son principe, ne saurait s’exercer sans discernement face à une urgence vitale manifeste. La formation des agents, l’instauration de protocoles clairs pour les cas d’urgence médicale, ainsi qu’un encadrement plus strict des pratiques sur le terrain, apparaissent désormais comme des impératifs et non de simples recommandations.
Le Gabon doit à ce bébé malien, et à sa famille endeuillée, davantage qu’une émotion passagère. Il lui doit des réponses concrètes, afin qu’un tel drame ne se répète plus. Car une nation ne se mesure pas seulement à la rigueur de ses contrôles, mais à sa capacité à préserver, en toutes circonstances, ce qu’elle a de plus précieux : la vie de ceux qu’elle est censée protéger.
Daniel Etienne
