30 août 2023 : Bien plus qu’une prise de pouvoir ou un changement de régime (Par Désirey Minkoh, ancien reporter de guerre)

30 août 2023 – 30 août 2026 : le « Coup de la Liberation » 3 ANS DEJA ; Trois ans depuis ce 30 août 2023 où, au petit matin, l’histoire du Gabon a brusquement changé de trajectoire.

Le jargon journalistique parle de coup d’État. Une grande partie de la population gabonaise, elle, parle de « Coup de Liberté ». Mais pour moi, avec mon regard de photojournaliste et les années passées à couvrir, sur le continent africain, des conflits, des crises politiques et des coups d’État, réussis ou avortés, le 30 août 2023 représente bien plus qu’une simple prise de pouvoir ou qu’un changement de régime. Il représente, à mes yeux, un moment où notre pays a évité de basculer dans l’irréparable. La violence.

Au fil de mes reportages, j’ai vu naître des crises à partir de contestations électorales, de frustrations accumulées, de mauvaise gestion des ressources, de pauvreté grandissante, de tribalisme — lorsqu’une ethnie ou une communauté finit par donner le sentiment de gérer et de dominer tout un pays — mais aussi, parfois, de conflits religieux. J’ai vu comment tous ces ingrédients peuvent conduire aux coups d’État, aux rébellions et, au bout du chemin, à la guerre civile avec toutes ses conséquences en perte de vie humaine.

Le Gabon, lui, a longtemps échappé à ce scénario depuis l’avènement du multipartisme. En 1990, en 1993, en 2009 et en 2016, notre pays a connu des périodes de fortes tensions politiques. Pourtant, malgré les fractures, malgré les colères et malgré les violences qui ont parfois marqué ces moments, le Gabon n’a pas sombré dans une guerre généralisée.

Encore aujourd’hui, je me demande comment nous avons réussi à éviter le pire, particulièrement en 2009 et en 2016, lorsque presque tous ces ingrédients qui entrainent la guerre civile semblaient réunis pour que le pays s’embrase et que ses enfants finissent par s’entretuer. Seul Dieu et nos ancêtres nous ont épargnés de ces crises qui déchirent une Nation, brisent des familles et laissent, des décennies durant, des cicatrices que le temps ne parvient jamais complètement à effacer.

Le 30 août 2023

C’est avec cette expérience et cette mémoire que je regarde aujourd’hui le 30 août 2023. Sans l’acte posé ce jour-là par le général Brice Clotaire Oligui Nguema et ses frères d’armes, je pense que notre cher Gabon aurait pu connaître, cette fois, un basculement d’une tout autre nature. Un changement violent.

Un changement dont on aurait peut-être connu le début, mais dont personne n’aurait pu prévoir la fin, ni mesurer le niveau des conséquences et des dégâts.

Car durant les dix années qui ont précédé le 30 août 2023, les tensions politiques, sociales et économiques avaient profondément fragilisé le tissu national, la frustration s’était installée. La colère aussi.

Et, plus inquiétant encore, la méfiance entre Gabonais avait fini par entrer dans les maisons. Dans certaines familles, des frères, des sœurs, des parents, des amis avaient cessé de se parler à cause de leurs appartenances ou de leurs choix politiques.

Ce qui était autrefois une divergence d’opinions était devenu une fracture.

À cela s’ajoutaient la gestion du pouvoir et ce que beaucoup de Gabonais percevaient comme l’arrogance de la « Young Team » à l’égard des collaborateurs du président Ali Bongo Ondimba, des fonctionnaires et, plus largement, d’une population qui avait de plus en plus le sentiment d’être méprisée et abandonnée.

Pendant ce temps, la pauvreté progressait. L’espoir avait disparu et une partie de notre jeunesse ne se projetait plus dans son propre pays. Le rêve n’existait plus.

Moi-même, comme beaucoup d’autres Gabonais, j’avais projeté de partir vivre hors du Gabon après ce vote dont je connaissais l’issue. Et lorsque l’espoir disparaît, la colère devient parfois la dernière chose qui reste.

Une population au bord de l’explosion

Je suis convaincu qu’à la veille du 30 août 2023, une grande partie de la population n’était plus en mesure de contenir davantage ses frustrations. Le sentiment d’injustice, le manque de considération, la pauvreté persistante et l’absence de perspectives avaient atteint un niveau critique. La contestation du pouvoir pouvait alors prendre une tournure dont personne ne maîtrisait plus les conséquences. Et après l’annonce des résultats de l’élection présidentielle, dans un climat déjà extrêmement tendu, le risque d’un affrontement devenait, à mes yeux, particulièrement inquiétant, tant la population était prête au sacrifice suprême pour se libérer. Le Gabon était assis sur une poudrière. Il suffisait d’une étincelle et l’annonce de “cette victoire” en était une. Heureusement que Brice Clotaire Oligui Nguema s’en est servie pour poser cet acte salvateur ce 30 août 2023 qui a évité à notre pays de sombrer dans la violence.

Cette date du  30 août 2023 que nous célébrons demain 30 aout 2026, dans sa 3e année restera ainsi, dans ma mémoire de photojournaliste et de Gabonais, bien plus qu’un coup d’État.

Il restera le souvenir d’un pays qui, peut-être au bord du précipice, a changé de direction au dernier moment.

Et si l’Histoire jugera un jour les hommes qui ont posé cet acte, moi, avec le regard de celui qui a vu ailleurs les ravages de la violence, je continuerai à penser que ce jour-là, Dieu a a évité à notre pays le Gabon que le sang de ses enfants coule sur son sol.

Que nos ancêtres continuent de veiller sur notre pays.

Et que jamais le sang des enfants du Gabon ne coule sur la terre de leurs ancêtres.

Désirey Minkoh, Journaliste reporter d’images, ancien reporter de guerre pour l’AFP

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