SEEG : l’avenir fait très peur (Tribune libre par Thérence Gnembou Moutsona)

Un taux d’accès à l’électricité de plus de 80%, soit l’un des meilleurs du continent, et une production électrique supérieure à la demande, avec un excédent global de 25% : sur papier, la situation énergétique du Gabon peut paraître très favorable, pour ne pas dire enviable.

Pourtant, pour tous ceux d’entre nous qui ces derniers jours ont expérimenté les coupures de courant à répétition dans le grand Libreville, comme pour tous nos compatriotes dans les campagnes qui n’ont pas accès à l’électricité, ou encore pour les industriels qui sont contraints d’avoir recours à des solutions de fortune pour garantir leur production, il ne fait aucun doute que l’approvisionnement en électricité demeure un problème majeur dans notre pays, et qui devrait compter parmi les priorités d’un gouvernement qui prétend à l’émergence dans trois ans.


Pour tous les Gabonais, le sujet de l’énergie est un sujet sensible. Les problèmes de fourniture d’électricité impactent parfois dramatiquement notre quotidien. Un groupe électrogène à l’arrêt dans un hôpital peut avoir pour conséquence des vies perdues. Des écoles non alimentées se traduisent par une scolarité gâchée pour nos enfants. Des variations de tension peuvent provoquer des pannes de matériel, avec des conséquences parfois lourdes pour les ménages à faible revenus. Un éclairage insuffisant dans nos rues peut se solder par des accidents voire des agressions. Pour tous nos compatriotes qui expérimentent douloureusement chaque jour les conséquences de notre électrification défaillante, aucune statistique flatteuse ne saurait les convaincre que le secteur de l’énergie au Gabon se porte bien.

De fait, même s’il est exact, le chiffre de 80% d’accès à l’électricité est global et théorique : il ne traduit ni la disparité des situations ni l’écart entre la théorie et les réalités du terrain.

L’accès à l’électricité est en effet très inégalement réparti. Le taux de desserte des zones rurales n’excède pas 30%, à comparer à 67% au Ghana ou 44% au Sénégal : un sur trois de nos compatriotes en zone rurale n’a pas à ce jour accès à l’électricité. A l’Ouest, les régions de Libreville et Port Gentil, qui concentrent une grande partie de la population et des activités économiques du pays, font face à un important déficit, estimé à 55 MW au moins. A l’Est, la situation est à l’inverse caractérisée par une surcapacité ; mais le réseau, peu étendu, ne parvient pas à approvisionner les entreprises minières énergivores.

Le taux d’accès théorique affiché ne reflète par ailleurs pas la réalité du quotidien, avec des coupures récurrentes : près de 15h/an, contre 1h/an dans les pays les plus avancés. Pour pallier l’insuffisance énergétique, les industriels tout comme la SEEG sont contraints de recourir à des générateurs diesel ; ceux-ci représenteraient près de 10% de la capacité actuelle, soit environ 80 MW, répartis dans 40 villes. Une solution à la fois polluante et onéreuse, avec un coût de production deux à trois fois supérieur à un approvisionnement par réseau, pourtant déjà parmi les plus chers d’Afrique.

Cette situation, nous la devons notamment à une capacité insuffisante, avec des centrales vétustes. La moitié de nos centrales date de plus de 20 ans. Moyennant quoi, le taux de disponibilité moyen n’excède pas 75% : si la capacité installée est de 730 MW, seuls 555 MW sont effectivement délivrés. A titre d’exemple, la centrale thermique d’Owendo, de 30 MW, n’aura fonctionné que 370 heures en 2018. La dynamique d’électrification, qui semblait pourtant bien engagée entre 2000 et 2010, s’est depuis ralentie, avec seulement 1% d’augmentation du taux d’électrification sur les dix dernières années.

Au problème des capacités de production s’ajoute celui tout aussi déterminant du réseau de transport et de distribution d’électricité. Son insuffisance réside d’abord dans l’absence d’interconnexion au niveau national : la distribution d’électricité dans le pays repose sur quatre réseaux indépendants non connectés les uns aux autres, limitant les optimisations qu’offrirait une gestion de l’offre et de la demande à l’échelle nationale. Qui plus est, le réseau affiche un taux de perte de transport et de distribution très élevé, de 29%, deux fois plus élevé que la moyenne d’Afrique sub-saharienne, en hausse de 4% en moyenne par an depuis 2011, creusant ainsi le déficit d’électricité dans le pays. Ces pertes s’expliquent principalement par des lignes de transport vieillissantes et une maintenance limitée. Centrales vétustes et réseau de distribution vieillissant augurent de la situation à venir si rien n’est fait pour l’améliorer rapidement et drastiquement.

Il y a d’autant plus urgence à améliorer la situation que la demande va croissant. La consommation d’énergie par habitant au Gabon est déjà sensiblement supérieure à la moyenne d’Afrique subsaharienne, avec 804 kWh par habitant contre 484 en moyenne, notamment en raison de la présence d’industries énergivores telles que l’industrie minière, et elle devrait continuer de croître notablement. Les projections de la Banque Mondiale prédisent une croissance annuelle de la demande de pointe de 5%, tirée par la croissance de la population et l’urbanisation du pays, ainsi que par la croissance du PIB et le développement industriel du Gabon. La transformation de manganèse est particulièrement énergivore, de même que le secteur forestier. Sans compter les activités nouvelles qui pourraient se développer pour autant que nous leur en donnions les moyens.

L’instabilité et le coût de l’électricité au Gabon, sensiblement supérieur aux pays comparables, grèvent le développement du pays. Si nous ne voulons pas manquer le rendez-vous de la croissance, l’électrification constitue un préalable, et nous devons nous y atteler.

De même que le diagnostic, les solutions sont connues et relativement simples s’agissant d’un pays petit, peu peuplé et riche en ressources naturelles.

Augmenter la production est primordial. Encore faut-il, pour assurer la pérennité de notre production, bien penser notre mix énergétique. Aujourd’hui, celui-ci fait la part belle aux centrales thermiques à gaz ou diesel, qui représentent 60% de notre production. Les centrales diesel, pourtant réputées polluantes et couteuses, représentent encore 6% de la production d’électricité nationale : un paradoxe pour un pays qui se veut le chantre du développement durable et de l’avant-gardisme écologique. Nous nous devons d’y mettre fin. Le gaz a quant à lui dépassé depuis 2012 l’hydroélectricité comme première source de production d’électricité au Gabon. Il représente 54% de la production d’électricité. Certes plus écologique que le diesel – en l’absence de torchage –, le gaz est néanmoins une solution de moyen terme : ses réserves sont limitées à 29 milliards de m3, qui vont s’amenuisant rapidement.

Les investissements à venir doivent donc se concentrer sur les énergies renouvelables, qui ne représentent actuellement que 45% du mix énergétique, bien en deçà de l’objectif de 80% fixé par le PSGE à horizon 2020. La solution de l’hydroélectricité, tout particulièrement, doit être priorisée. Nous avons l’immense chance que le potentiel hydroélectrique du Gabon soit considérable, estimé à 6.000 MW. Actuellement, l’hydroélectrique ne pèse que pour 40% de la production d’électricité. Les capacités hydrauliques installées représentent seulement 3% du potentiel. Deux centrales déjà identifiées pourraient suffire à répondre aux besoins domestiques des ménages aussi bien que de l’industrie, de l’agriculture et des services, estimés entre 600 et 1.000 MW sur la prochaine décennie. Le solaire pourrait également dans une moindre mesure contribuer à l’amélioration du mix énergétique, bien qu’il faille se garder des effets de mode : le solaire est très en pointe mais le taux d’humidité et le faible ensoleillement limitent son usage dans notre pays. Il faut donc l’envisager comme une solution d’appoint, notamment dans les zones rurales, qui sont de plus en plus nombreuses à expérimenter les lampadaires solaires, avec près de 5.000 unités utilisées en 2019 au Gabon. De même, la biomasse pourrait être intégrée de manière raisonnée dans un mix énergétique équilibré. Bien sûr, ces énergies renouvelables sont à déployer dans le respect de l’environnement et de nos écosystèmes, sur la base d’études d’impact préalables sur l’environnement et les populations et en concertation avec les ONG en pointe sur ces sujets.

Améliorer le réseau constitue l’autre urgence, avec la nécessité de créer des réseaux interconnectés par régions, reliant deux à trois provinces, ce à défaut dans l’immédiat d’un réseau national plus dispendieux et plus long à mettre en place.

Tout ceci suppose bien évidemment un acte de volontarisme politique fort, soutenu par un investissement conséquent, a contrario de la situation des dernières années, qui a vu les investissements dans le secteur de l’énergie et de l’eau chuter de cinq milliards de FCFA entre 2010 et 2019 ; ils ne représentaient plus que 0,63% du PIB en 2019 contre 0,68% en 2010.

Pour répondre au besoin de financement, estimé à 1.800 milliards de FCFA, nous devons nous appuyer sur les investissements privés. Ceux-ci sont nuls à ce jour, découragés par un cadre règlementaire peu incitatif : hormis quelques groupes électrogènes en location, aucune capacité n’est détenue par le secteur privé, contre 53% en Côte d’Ivoire et 38% au Sénégal. Il est impératif d’associer des opérateurs expérimentés au développement de notre électrification.

Mais attirer des investisseurs suppose de leur offrir un cadre lisible et porteur, ce qui doit passer par une révision de la gouvernance. Le rôle et la gestion des acteurs aujourd’hui en charge du secteur de l’énergie au Gabon posent question. A commencer par la SEEG : acteur majeur dans la production, avec 38% des capacités installées, et opérateur exclusif dans la distribution, la SEEG fait aujourd’hui face à d’importantes difficultés financières, avec une trésorerie d’exploitation en baisse de 24% par an entre 2011 et 2019. Les pertes de transport et de distribution représentaient une perte d’environ 26 milliards de FCFA en 2018, soit le budget nécessaire pour la construction d’une centrale à gaz de 40 MW et +100% du budget annuel de l’Etat sur l’énergie ; la moitié de ces pertes sont liées à la fraude ou à des difficultés de facturation, phénomènes auxquels la SEEG échoue à répondre efficacement jusqu’à présent. Autant d’éléments qui posent la question de la capacité de la SEEG à investir et maintenir le réseau. Ces difficultés financières ne peuvent manquer de décourager des opérateurs privés d’investir dans la production d’électricité, sans compter le flou juridique dans lequel se trouve la société depuis la fin de la concession faite à Véolia. Quant à la Société du Patrimoine, autre acteur clé dans la production d’énergie avec 38% des capacités installée, elle est aujourd’hui en déficit. La question de sa capacité à investir est donc également posée. Son rôle est en outre redondant avec celui de la SEEG, ce qui contribue encore à obscurcir le fonctionnement du secteur de l’énergie et à décourager de potentiels investisseurs. Nous ne pouvons donc pas faire l’économie d’une clarification de la gouvernance de l’écosystème de la production et de la distribution de l’électricité si nous voulons aller de l’avant sur ce sujet crucial.

C’est à ce prix que nous pourrons déployer le dispositif à même d’assurer le mieux-vivre de nos concitoyens au quotidien mais aussi de porter le développement de l’économie et de l’emploi dans notre pays. Le Gabon accuse un net retard sur des pays pourtant plus grands, plus peuplés et moins dotés mais rien n’est joué : refusons le renoncement et la médiocrité pour remettre le Gabon sur le chemin de la lumière.

Thérence Gnembou Moutsona, Président du Parti du Réveil Citoyen (PRC)


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