Dans le métro de Pékin c’est très fréquent de voir une mère et son très jeune enfant et même un couple et ses deux enfants (un dans une poussette et l’autre entre les bras de papa). Les sorties d’école donnent aussi la joie de voir ces petits bouts de choux qui s’affolent pour rentrer à la maison. En réalité, ces images d’Épinal ne sont que l’arbre qui cache la forêt : le vieillissement de la population.
.Deuxième puissance économique du monde, la Chine vient de très loin. Jusqu’aux années 1970, elle figurait parmi les pays où régnait l’extrême pauvreté, et la surpopulation était l’un des facteurs de cette misère. Les dirigeants ont donc pris le taureau par les cornes. La politique de l’enfant unique a été appliquée de 1980 à 2015. Aucun couple n’était autorisé à avoir plus d’un enfant. C’est la célèbre politique de l’enfant unique.
Dans une société où la préférence pour les garçons était ancrée, beaucoup de couples ont voulu choisir le sexe de leur unique enfant. Des avortements sélectifs ont été pratiqués lorsque le sexe de l’enfant à naître n’était pas celui souhaité.
Quatre décennies plus tard, ce formatage des esprits, doublé d’une rigueur extrême, a fait perdre à beaucoup de jeunes Chinois, enfants uniques élevés sans frère ni sœur, le goût de la famille nombreuse, voire de la famille tout court.
Le déclin
Le tournant date de 2022. Selon des données connectées sur la toile, la population chinoise a alors reculé pour la première fois depuis 1961, l’année de la « grande famine ». Depuis, la courbe ne cesse de plonger. En 2025, pour la quatrième année consécutive, la Chine a perdu des habitants : elle en compte 1,405 milliard. Le pays a enregistré 7,92 millions de naissances pour 11,31 millions de décès, soit un taux de natalité de 5,63 pour 1 000, le plus bas depuis le début des statistiques en 1949. Plus de 23 % des Chinois ont déjà plus de 60 ans.
Conséquence symbolique : l’Inde, puissant voisin émergent, a surclassé l’empire du Milieu. Selon l’ONU, en 2023, l’Inde comptait 1,4286 milliard d’habitants contre 1,4257 milliard pour la Chine. Pékin a ainsi perdu un titre de pays le plus peuplé détenu depuis près de trois quarts de siècle.
Génération WeChat
La révolution technologique est passée par là. Les valeurs de la famille s’effritent. Les chinois ne se parlent plus. La télévision, et surtout le téléphone, sont devenus les principaux compagnons. Toute la vie hors de l’école et du travail se trouve dans le smartphone. Pour chanter, c’est le téléphone, pour rire, c’est le téléphone, pour manger, se déplacer ou faire ses courses, c’est encore le téléphone. Les nouveaux Chinois sont les enfants du Big Data implanté dans la province de Guizhou, poumon de la révolution numérique à la chinoise.
La vie chère pèse aussi dans la balance. Partout en Chine, les immeubles poussent comme des champignons. Pékin ne cesse de grandir : la municipalité compte 16 districts et près de 22 millions d’habitants (21,9 millions en 2020). Malgré ce boom de l’immobilier, trouver un appartement abordable reste difficile pour les jeunes. Le coût de l’éducation et la priorité donnée à la carrière font le reste : ils dissuadent de nombreux jeunes couples d’avoir des enfants.
Le mariage lui-même coûte très cher (dot, logement, cérémonie), et les chiffres parlent d’eux-mêmes : le nombre de mariages est passé de 13,47 millions en 2013 à seulement 6,11 millions en 2024. Toutes ces difficultés réunies forment un véritable casse-tête chinois.
Enfin, il y a l’effet de la mode. Les jeunes Chinois ne portent plus les tenues de l’époque de Mao Zedong. Dans les rues, on a parfois du mal à croire qu’on est en Chine : la mode occidentale a envahi le pays. Oreillette dans l’oreille, smartphone dernier cri (souvent un iPhone), vêtements oversize, coiffures et soins du visage inspirés des stars américaines… Les ados chinois ne vivent presque plus, ils surfent. Ils rêvent, et le pays travaille pour entretenir leur rêve.
Inverser la courbe
L’État chinois reste un État très planificateur et il voit le danger. Après avoir assoupli la règle en 2016 en autorisant deux enfants, il autorise depuis 2021 les couples à en avoir trois. Mais la mayonnaise ne prend pas : ces mesures n’ont pas permis d’inverser le déclin. En 2025, les naissances ont chuté de 17 %.
D’après plusieurs sources, Pékin muscle donc ses incitations. Depuis juillet 2025, une subvention nationale de 3 600 yuans par an (environ 500 dollars) est versée pour chaque enfant jusqu’à ses 3 ans, avec un budget annuel d’environ 90 milliards de yuans. Plus de 24 millions de personnes en ont déjà bénéficié. Les provinces et les villes surenchérissent : les aides locales vont de 1 000 à 100 000 yuans par enfant, logement compris, et à Hohhot (Mongolie intérieure), jusqu’à 100 000 yuans pour les couples ayant trois enfants ou plus. Ces initiatives locales ont parfois porté leurs fruits : à Tianmen (Hubei), les naissances ont augmenté de 17 % en 2024.
En attendant, sans réels soucis pour le lendemain, jeunes et vieux profitent mutuellement des fruits du miracle chinois : TGV le plus rapide, autoroutes, voitures électriques, tourisme de masse et mais aussi KFC et McDo.
Yves Laurent Goma, envoyé spécial
