Il existe des moments où la médiocrité gouvernementale atteint un tel niveau de caricature qu’elle en devient presque comique, si ses conséquences n’étaient pas aussi dramatiques pour des millions de Gabonais plongés dans l’obscurité et la soif. La récente réunion entre le Président Oligui Nguema et son Ministre de l’Énergie sur la crise énergétique chronique qui paralyse le pays en offre l’illustration la plus saisissante et la plus affligeante. Ce que les Gabonais ont entendu ce jour-là n’était pas l’esquisse d’une solution. Ce fut un spectacle de désignation de boucs émissaires, une opération de communication politique grossière habillée en politique publique.
Au lieu d’un diagnostic technique précis et d’une présentation claire des mesures structurelles envisagées pour remédier aux délestages chroniques qui affectent le pays, l’opinion publique a été confrontée à la publication de listes de prétendus « mauvais payeurs », accompagnées de noms et parfois de photographies de personnalités.
Une telle démarche appelle plusieurs observations de fond, tant sur le plan institutionnel que sur celui de la responsabilité publique.
I. UNE CRISE ENERGETIQUE STRUCTURELLE QUI EXIGE UN DIAGNOSTIC HONNETE
Depuis le coup d’État du 30 août 2023, le Gabon s’est enfoncé dans une crise énergétique d’une gravité sans précédent dans son histoire contemporaine. Les délestages ne sont plus l’exception, ils sont devenus la norme
Le pays fait face depuis plusieurs années à un déséquilibre croissant entre l’offre et la demande d’électricité.
Les données disponibles indiquent que la demande nationale avoisine aujourd’hui 1039 MW, alors que la capacité effective de production se situe autour de 704 MW, ce qui représente un déficit supérieur à 330 MW.
À cette contrainte structurelle s’ajoutent la vétusté criminelle du réseau de distribution, l’absence de maintenance sérieuse des transformateurs, des pertes techniques calamiteuses, et un sous-investissement structurel qui s’étale sur des décennies. Voilà les vraies raisons des délestages. Voilà les véritables causes des coupures qui paralysent les ménages, les entreprises et les administrations.
Ces éléments constituent les véritables causes des délestages récurrents qui affectent aujourd’hui les ménages, les entreprises et les services publics.
Ils appellent des réponses structurelles : investissements, planification énergétique, modernisation du réseau et gouvernance renforcée des opérateurs du secteur.
Face à ces plaies béantes, qu’a trouvé à dire le Ministre de l’Énergie lors de sa réunion avec le Chef de l’État ? Une liste.
II. LA PUBLICATION DE LISTES : UNE METHODE DISCUTABLE AU REGARD DE LA RESPONSABILITE PUBLIQUE
La diffusion publique d’une liste de 2 676 abonnés présentés comme “mauvais payeurs” soulève plusieurs interrogations.
Que des abonnés soient en situation d’arriérés de paiement est une réalité dans tous les systèmes de services publics. La gestion de ces situations relève normalement de procédures administratives et contractuelles clairement établies entre l’opérateur et ses clients.
Mais transformer cette question de gestion commerciale en communication publique, en exposant des noms et parfois des images de citoyens, pose un problème de méthode. Une politique publique ne saurait réduire une crise énergétique nationale à une série de responsabilités individuelles.
La situation financière de certains abonnés, si elle existe, ne saurait expliquer à elle seule les déficits structurels du système énergétique. La dette accumulée du secteur, les contraintes d’investissement et l’insuffisance des capacités de production constituent des facteurs bien plus déterminants.
Dans ce contexte, la publication de listes de particuliers apparaît davantage comme un déplacement du débat que comme un instrument de réforme structurelle.
III. UNE COMMUNICATION QUI COMPORTE UN RISQUE DE FRACTURE TERRITORIALE
Un autre aspect mérite une attention particulière. Les chiffres diffusés indiquent que la province du Haut-Ogooué représenterait 1173 dossiers litigieux, soit près de la moitié des cas évoqués.
Présentée sans contextualisation méthodologique, une telle information peut facilement être interprétée comme une désignation implicite d’une responsabilité territoriale dans la crise énergétique. Quel message sous-jacent le Ministre entend-il faire passer ? Que les populations du Haut-Ogooué seraient, par nature ou par héritage politique, des fraudeurs, des profiteurs, des saboteurs du bien public ?
Cette logique d’anathème provincial est non seulement fausse dans les faits, mais dangereuse dans ses effets sur la cohésion sociale nationale. Elle oppose des Gabonais entre eux selon une géographie de la méfiance, et elle instrumentalise la détresse énergétique réelle des populations à des fins de règlement de comptes politiques. Un État responsable ne gouverne pas en opposant les provinces. Il gouverne en résolvant les problèmes. Une province ne saurait être déclarée collectivement coupable d’une crise structurelle que le gouvernement lui-même est incapable de résoudre.
Or une telle lecture serait profondément erronée. Les difficultés énergétiques du Gabon résultent d’un déséquilibre structurel du système national de production et de distribution. Elles ne peuvent être imputées à une province particulière.
Dans un État soucieux de préserver la cohésion nationale, la communication publique doit veiller à éviter toute interprétation susceptible d’opposer les territoires entre eux.
La responsabilité gouvernementale implique au contraire de rappeler que la crise énergétique est un défi national qui appelle des solutions collectives.
IV. LA QUESTION DE LA RESPONSABILITE INDIVIDUELLE : LE NECESSAIRE RESPECT DES FAITS
Je dois également évoquer un point me concernant personnellement. Mon nom figure parmi ceux qui ont été publiquement cités dans les listes diffusées ces derniers jours.
Je tiens à apporter ici une précision claire : je ne dispose d’aucun branchement direct à la SEEG. Si une telle situation existait, il appartiendrait à l’entreprise d’en apporter la démonstration technique.
Il est exact que certaines factures peuvent être en discussion ou en régularisation, comme c’est le cas dans toute relation contractuelle entre un usager et un opérateur de service public. En tout état de cause, le montant de ces factures ne dépasse pas les avoirs que j’ai par ailleurs auprès de la SEEG. Et si l’on fait le solde entre ce que je dois et ce que l’entreprise me doit, je ne suis pas débiteur net. Et surtout, des factures impayées ne constituent pas un « branchement direct », deux situations juridiquement et factuellement distinctes que le Ministre confond avec une désinvolture qui trahit, au choix, son incompétence ou sa mauvaise foi.
Dans un État attaché à l’exactitude des faits et au respect des citoyens, toute mise en cause publique devrait être précédée d’une vérification rigoureuse des éléments techniques.
Je mets donc publiquement le Ministre au défi : publiez les éléments précis justifiant ma présence dans cette liste. Produisez les preuves du branchement direct qui me serait imputé. Montrez l’adresse, montrez le compteur, montrez le dossier technique. Si vous en êtes incapable, et je crois que vous l’êtes, alors retirez mon nom et présentez vos excuses publiques. C’est la moindre des choses quand on prétend gouverner un État de droit.
Je me réserve par ailleurs expressément le droit d’engager des poursuites judiciaires contre le Ministre de l’Énergie et l’administration qui ont rendu publique cette liste. La publication délibérée de faits inexacts, l’imputation d’un branchement direct que je n’ai pas, portée à la connaissance de tiers et de l’opinion publique nationale, constitue en droit gabonais le délit de diffamation publique au sens des articles 369 et suivants du Code pénal gabonais, voire une atteinte à l’honneur et à la considération de la personne visée. Lorsqu’elle émane d’un agent de l’État agissant dans l’exercice de ses fonctions, cette infraction revêt une gravité aggravée : elle bénéficie du crédit et de l’autorité de la puissance publique pour frapper plus fort et plus loin. L’État n’est pas au-dessus des lois qu’il est censé faire respecter. Et les ministres, fussent-ils en exercice, ne sont pas au-dessus des lois non plus.
V. LA RESPONSABILITE POLITIQUE FACE A UNE CRISE NATIONALE
Au-delà des cas individuels, la question essentielle demeure celle de la responsabilité politique dans la gestion de la crise énergétique. Un gouvernement est jugé sur sa capacité à diagnostiquer correctement les problèmes et à proposer des solutions crédibles. Dans le cas présent, les délestages récurrents qui affectent le pays ont des conséquences lourdes pour les ménages, pour les hôpitaux, pour les entreprises, pour l’administration, et plus largement pour l’économie nationale.
La gravité de ces impacts exige un débat public à la hauteur des enjeux. Ce débat doit porter sur la stratégie nationale de production d’électricité, la modernisation du réseau de distribution, les investissements nécessaires dans les infrastructures énergétiques, la gouvernance des opérateurs publics et concessionnaires du secteur etc. C’est sur ces questions que l’action publique doit être jugée.
VI. UN MINISTRE QUI N’A PAS COMPRIS LE PROBLEME NE PEUT PAS EN APPORTER LA SOLUTION
Au-delà de ma situation personnelle, c’est la gouvernance du secteur énergétique dans son ensemble qui est en cause. Le Président Oligui Nguema a raison de taper du poing sur la table. Mais la réalité est là : depuis la prise du pouvoir par la junte, les coupures d’eau et d’électricité se sont systématisées jusqu’à devenir la normalité quotidienne des Gabonais. Ce n’est pas une opinion, c’est un constat partagé par l’ensemble de la population.
Les causes réelles de cette crise ont un nom que le Ministre refuse de prononcer : l’état calamiteux des centrales thermiques ; le sous-dimensionnement chronique de la capacité de production par rapport à la demande ; les pertes techniques et commerciales sur un réseau qui n’a pas été sérieusement réhabilité depuis des décennies ; les conditions désastreuses de certains contrats de délégation de service public ; l’instabilité institutionnelle post-coup qui a découragé les investisseurs privés ; et oui, le sabotage interne au sein même de la SEEG, que le Président lui-même a eu le courage de dénoncer.
Face à ces défis titanesques, les Gabonais ne demandent pas des boucs émissaires. Ils demandent de l’électricité, de l’eau, des services publics qui fonctionnent. Ils demandent un État qui explique les problèmes avec honnêteté et qui propose des solutions crédibles. Ce problème a besoin de techniciens capables, pas de politiciens maladroits. Il a besoin d’un État qui regarde la vérité en face, pas d’un régime qui se cache derrière des listes pour masquer sa propre faillite.
Lorsqu’un responsable public se trouve manifestement dépassé par les défis de la fonction qu’il exerce, la dignité de l’État commande qu’il sache en tirer les conséquences. Le Gabon dispose de nombreuses compétences capables de comprendre les enjeux du secteur énergétique et de conduire les réformes indispensables à sa modernisation.
Si le ministre Philippe Tonangoye estime ne pas pouvoir apporter les réponses qu’attend la nation, il lui appartient d’en tirer lui-même les conclusions. À défaut, il incombera au président de la République de procéder aux ajustements nécessaires dans l’intérêt du service public et de la nation.
Ali Akbar ONANGA Y’OBEGUE
Docteur en Droit
Enseignant à la Faculté de Droit et de Sciences Économiques
Université Omar Bongo, Libreville
Secrétaire Général du Parti Démocratique Gabonais (PDG)
Ancien Ministre
