Hommage : Jean-Jules Mikala-Nziengui salue l’héritage politique et intellectuel de Pierre-André Kombila-Koumba

PIERRE-ANDRÉ KOMBILA-KOUMBA :
LA CONSCIENCE D’UNE RÉPUBLIQUE, L’HÉRITAGE D’UNE GÉNÉRATION
Hommage à un médecin, un intellectuel et un homme d’engagement
Par Jean-Jules MIKALA-NZIENGUI

Conférence-débat : « Gabon, les enjeux politiques à venir en 2016 ». Le professeur Pierre-André Kombila-Koumba aux côtés de Jean-Jules Mikala-Nziengui. Paris, 20 janvier 2016 — Archives de la CAPPO.
Il est des disparitions qui ne referment pas seulement une vie. Elles ouvrent, pour ceux qui restent, une obligation de mémoire. La disparition du professeur Pierre-André Kombila-Koumba, le 15 octobre 2026 à Libreville, ne relève pas du seul deuil familial ni de la seule émotion de ses compagnons de route. Elle invite le Gabon à mesurer ce qu’il a reçu d’un homme qui fut à la fois témoin et acteur de plusieurs séquences décisives de son histoire contemporaine : étudiant engagé, professeur de cardiologie, intellectuel et homme politique.

Né le 8 mai 1941, le professeur Kombila appartenait à cette génération qui a vu le Gabon accéder à l’indépendance en 1960, puis traverser les épreuves, les ruptures et les recompositions d’une République en quête de sa pleine souveraineté. À dix-neuf ans, il était contemporain de cette naissance nationale dont les générations suivantes ont hérité sans en avoir vécu les premières années. Il aura ensuite traversé les grandes mutations politiques du pays : le tournant de 1964, l’instauration du parti unique en 1968, les aspirations démocratiques qui s’affirmèrent à la fin des années 1980, les conférences nationales des années 1990, les crises successives de l’alternance et de la représentation politique, jusqu’à la rupture du 30 août 2023 et à l’avènement de la Ve République. Sans prétendre résumer ici près de sept décennies d’histoire, il faut reconnaître dans son parcours celui d’un homme dont la trajectoire a croisé les transformations profondes de l’État et de la société gabonaise. En cela, il fut une passerelle entre deux siècles.

Le professeur Kombila appartenait à cette génération pour laquelle la compétence ne devait pas se tenir à distance de la cité. La médecine fut son premier service rendu au pays : pionnier de la cardiologie gabonaise, il contribua au développement de cette discipline et à la formation de professionnels appelés à prolonger son œuvre. La politique fut une autre manière de servir, plus exposée et plus contestée, où les convictions se confrontent aux circonstances, les principes aux rapports de force et les ambitions aux responsabilités. Ces deux engagements ne se confondent pas ; ils se rejoignent cependant dans une même interrogation : que doit un homme de savoir, d’expérience et de responsabilité à la société qui lui a permis d’agir ?

Au début des années 1990, lorsque le pluralisme ouvrit une nouvelle séquence de la vie politique gabonaise, Pierre-André Kombila-Koumba prit part aux recompositions partisanes qui accompagnèrent cette transformation. Son itinéraire fut marqué par des alliances, des tensions et des choix que l’histoire doit pouvoir examiner sans complaisance comme sans caricature. Le véritable hommage n’exige ni l’effacement des controverses ni la réduction d’une existence à ses moments de désaccord. Il commande de regarder une trajectoire dans sa complexité, d’en restituer les contextes et d’en tirer les enseignements utiles à la République.

Son héritage ne se limite donc pas à la liste de ses fonctions. Il réside aussi dans une interrogation persistante sur la nature du pouvoir et la finalité de l’État. Publié chez L’Harmattan en 2014, son ouvrage Une autre vision du Gabon : Prémices pour la démocratie témoigne de cette préoccupation intellectuelle. Au-delà des circonstances de sa publication, cette réflexion mérite d’être relue et confrontée aux réalités du présent. Un livre ne vaut pas seulement par les réponses qu’il propose à son époque ; il vaut aussi par les questions qu’il laisse ouvertes et par les débats qu’il permet aux générations suivantes de poursuivre.

C’est là, me semble-t-il, que se situe l’un des héritages les plus importants de cette génération : elle ne nous laisse pas une République achevée ni une doctrine à réciter sans examen. Elle nous transmet une responsabilité. Comment faire advenir un État qui ne soit pas la propriété de ceux qui l’occupent ? Comment garantir la primauté du droit, l’indépendance effective de la justice, la transparence de l’action publique et l’égalité des citoyens devant la loi ? Comment faire en sorte que la souveraineté populaire ne demeure pas une formule constitutionnelle, mais se traduise dans la possibilité réelle, pour chaque citoyen, de participer au destin commun ?

Ces exigences ne sont pas des ornements du discours politique. Elles se mesurent dans les institutions, dans l’accès à l’éducation et aux soins, dans la protection des libertés, dans la justice sociale et dans la capacité des citoyens à demander des comptes à ceux qui exercent le pouvoir. Elles supposent aussi que l’histoire nationale puisse être regardée avec lucidité : sans idéalisation systématique du passé, sans oubli des épreuves traversées et sans renoncement à comprendre les choix qui ont façonné le présent.
En janvier 2016, à Paris, le professeur Kombila fut l’un des responsables politiques qui nouèrent un lien avec la CAPPO dans la recherche d’une convergence démocratique. Cette séquence appartient à une histoire collective dont les espoirs, les difficultés et les limites méritent d’être documentés. Une convergence politique ne prend véritablement son sens que lorsqu’elle s’organise autour d’une cause intelligible et de principes susceptibles d’être discutés publiquement, au-delà des tempéraments et des appartenances.
Dans mon ouvrage Gabon, Espérance démocratique – Une génération pour le changement, j’ai entrepris de restituer une partie de cette histoire, notamment les convergences de l’opposition et les dynamiques politiques de la période 2014-2016. Le parcours du professeur Kombila s’inscrit dans cette mémoire collective où les engagements individuels rencontrent les aspirations d’une génération.

Ce travail n’épuise évidemment pas le sujet. Il rappelle plutôt la nécessité de préserver les archives, de recueillir les témoignages et de confronter les récits, afin que notre histoire ne dépende ni des seuls souvenirs individuels ni des interprétations intéressées.
Car le professeur Kombila fut aussi, à sa manière, une mémoire vivante du Gabon contemporain. Non qu’un homme puisse contenir à lui seul l’histoire d’un pays, mais parce que son existence a traversé plusieurs de ses moments décisifs, depuis les premières décennies de l’indépendance jusqu’aux interrogations démocratiques de notre temps. Avec sa disparition, une part de cette expérience devient plus fragile. Il appartient désormais aux institutions, aux chercheurs, aux journalistes, aux anciens compagnons de route et aux jeunes citoyens d’en recueillir les traces, d’en préserver les documents et d’en soumettre les héritages à l’examen critique.

La mémoire nationale ne se construit ni par l’oubli ni par l’idéalisation ; elle se construit par la transmission et la vérité.
À sa famille, à ses proches, à ses collègues du monde médical, à ses anciens étudiants et à toutes celles et ceux qui ont partagé ses combats, j’adresse mes condoléances respectueuses. Je m’incline devant le médecin qui a soigné, le professeur qui a transmis et l’homme politique qui a pris part au débat national. Mais je crois que le dernier hommage dû à un homme de cette génération doit dépasser la cérémonie : il consiste à faire de son parcours une matière de lecture, de recherche et de discussion, et de l’espérance démocratique une exigence vérifiable dans les institutions.
Les hommes disparaissent ; les questions auxquelles ils ont consacré leur vie demeurent. Pierre-André Kombila-Koumba nous laisse celle-ci : quel Gabon voulons-nous léguer à ceux qui viendront après nous ? Un pays où nul ne se croit au-dessus de la loi, où la richesse nationale ne devient pas le privilège de quelques-uns, où la jeunesse n’est pas condamnée à choisir entre l’exil et la résignation, et où le pouvoir est compris comme une charge au service de tous plutôt que comme une propriété.
Née de l’indépendance, la République gabonaise s’est construite au fil des générations, de leurs engagements, de leurs espoirs et de leurs contradictions. Chaque époque reçoit un héritage qu’elle ne peut ni accepter aveuglément ni effacer à sa convenance : elle doit le comprendre, l’interroger et le transmettre. C’est à cette condition que la mémoire des hommes rejoint véritablement celle d’un peuple.

Que le nom de Pierre-André Kombila-Koumba demeure ainsi non comme une figure soustraite à l’histoire, mais comme une invitation à la servir avec lucidité, courage et exigence.

Paris, le 17 octobre 2026
M. Jean-Jules MIKALA-NZIENGUI
Ancien coordinateur général et vice-président de la CAPPO
Président du Mouvement Nouvelle République (NR)
Auteur de Gabon, Espérance démocratique – Une génération pour le changement

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