Début novembre, Brice Clotaire Oligui Nguema, le président gabonais, sera à Pékin, alors que la Chine ouvre le 15e chapitre de sa planification avec son nouveau plan quinquennal (2026-2030). Le président gabonais qui veut transformer sur place les richesses de son pays pourrait s’inspirer de ce mode de planification pour réaliser « l’essor vers la félicité » promis à son peuple. L’expérience chinoise lui offre une méthode, mais aussi des avertissements.
La visite d’État a été confirmée le 14 octobre, lors d’un entretien entre le chef de l’État et l’ambassadeur de Chine, Zhou Ping. Au programme : un sommet entre les deux présidents, des discussions sur les investissements et des projets concrets, dont 500 logements et une cimenterie. Selon la présidence, Libreville attend des résultats tangibles dans les infrastructures, l’énergie, l’agriculture, la santé, le numérique, la formation professionnelle et, surtout, la transformation locale des ressources naturelles. Cette dernière priorité donnera le ton de tout le voyage.
Une Chine qui planifie encore, mais autrement
Le moment est symbolique. Pékin entre dans l’exécution de son 15e plan quinquennal, adopté en mars dernier. Le texte compte quinze parties et couvre l’économie, l’éducation, la santé, la défense, la transition écologique, l’innovation et l’ouverture internationale. Son cœur est technologique : l’innovation en est l’axe majeur, dans la perspective d’une « modernisation socialiste » à l’horizon 2035.
Les secteurs ciblés dessinent la Chine de demain : intelligence artificielle, technologies quantiques, 6G, biofabrication, aérospatial. Le plan assume aussi un rééquilibrage : la consommation intérieure devient le principal moteur de la croissance, et un marché national unifié doit réduire le protectionnisme entre provinces.
Les ambitions chiffrées restent mesurées, avec une croissance de 4,5 à 5 % et une baisse de 17 % de l’intensité carbone. La Chine ne cherche plus à aller le plus vite possible, mais à monter en gamme.
Un héritage de Mao Zedong et de Deng Xiaoping
La méthode de planification du développement de la Chine vient de loin. Après la proclamation de la République populaire, le 1er octobre 1949, Mao Zedong lance un premier plan quinquennal (1953-1957), centré sur l’industrie lourde, en particulier la sidérurgie. Les usines sortent de terre, et le pays se relève d’une longue période de guerres et de bouleversements.
Mao a tracé le sillon, mais le véritable décollage tient aux réformes engagées à partir de 1978 sous Deng Xiaoping : ouverture aux investisseurs étrangers, création de zones économiques spéciales puis ouverture au marché.
Des atouts réels pour le Gabon
Oligui Nguema n’arrive pas les mains vides. Son principal levier est le manganèse. Le gisement de Moanda a produit environ 7,1 millions de tonnes en 2025, soit près de 13 % de l’offre mondiale. À ses côtés, le manganèse de Franceville exploité par un groupe indien et ceux de Lastourville et de Ndjolé par des groupes chinois.
Le pays a pris une décision forte : l’exportation de manganèse brut sera interdite à partir du 1er janvier 2029. En juillet 2026, l’État a signé avec Eramet un protocole d’accord pour développer la transformation locale. La France à travers Eramet a clairement marquée son adhésion mais la position de la Chine sur cette exigence n’est pas encore connue.
Le bois offre déjà un modèle de réussite. À Nkok, la zone économique spéciale de plus de 1 200 hectares accueille des usines qui absorbent près d’un million de mètres cubes de bois par an (chiffre de 2022). Cette expérience rappelle les zones spéciales chinoises, ce qui donne un air de famille à l’ambition gabonaise.
S’y ajoute une relation ancienne avec Pékin : les deux pays ont établi leurs relations diplomatiques le 20 avril 1974. Cinquante-deux ans plus tard, les fruits de cette coopération sont palpables : le barrage de Grand Poubara, les stades (de l’Amitié à Libreville, d’Engong à Oyem et Michel Essonghé à Port-Gentil), les sièges du Sénat et de l’Assemblée nationale, la Maison de la radio Georges Rawiri, ou encore les routes Port-Gentil–Omboué et Fougamou–Mouila sont les principales emblèmes de ce partenariat.
Les pièges à éviter
Le défi est d’abord industriel. Près de 80 % du manganèse gabonais est encore exporté à l’état brut, surtout vers la Chine et l’Europe. Le transformer sur place exige de l’énergie et des infrastructures. Il y a aussi la question de la maîtrise du manganèse transformé. Les experts de la COMILOG, filiale gabonaise d’Eramet alertent en sourdine sur les raisons de la quasi échec du C2M à Moanda.

Il y a aussi une question d’équilibre. La Chine est à la fois partenaire, producteur et principal acheteur du manganèse gabonais. Libreville aura donc intérêt à obtenir des engagements précis sur la valeur ajoutée locale, les emplois créés et les transferts de compétences, plutôt que de se contenter d’annonces.
Une méthode plus qu’un modèle
Le Gabon n’a ni le marché ni la population de la Chine. Il ne doit pas reproduire les yeux fermés le modèle chinois mais en retenir trois leçons : un cap lisible sur plusieurs années, des objectifs chiffrés et vérifiables ainsi que des zones industrielles capables d’attirer les investisseurs.
La Chine, très pauvre en 1949 l’a fait en procédant ainsi. Aujourd’hui, elle rivalise avec les USA et pèse très lourd sur la scène politico-diplomatique et économique du monde. Libreville peut aussi rêve grand.
Le voyage de novembre en Chine se jugera donc moins aux accords signés qu’à ce qu’ils changeront, concrètement, pour les Gabonais.
Yves Laurent Goma, depuis Pékin
