Dans une étude publiée en 2023, d’une actualité poignante, le politologue Bruno Mvé Ebang, alors Maître-assistant en sciences politiques, enseignant à l’Université Omar Bongo de Libreville, analyse l’usage récurrent des coupures d’Internet par les États africains. Dans un article intitulé « La coupure d’Internet en période de tensions politiques : Des Etats africains face à la constitution d’un espace public oppositionnel en ligne », publié dans la Revue africaine de sciences politiques et sociales, N° 42, en Avril 2023. Synthèse.
Si à l’époque, au moment de la rédaction de son article, le Gabon ne connaissait pas de crise politique majeure. Force est de constater que l’actualité conforte aujourd’hui l’universitaire et observateur averti de la vie politique sur le continent, mais aussi gabonaise, quand il affirmait que : « La coupure d’Internet est devenue une pratique populaire de restriction des libertés en Afrique ».
Selon Bruno Mvé Ebang, l’examen des mesures coupures d’internet dans le monde, et particulièrement en Afrique, révèle une logique de contrôle de l’espace public numérique, peu importe leurs impacts sur l’économie et la liberté d’expression.
Il existe deux types de coupures d’internet : l’une est le « blocage basé sur l’URL », qui empêche l’accès à certains sites ; l’autre est le « throttling », qui limite fortement le trafic sur des sites spécifiques, donnant l’impression que le service est lent.
La coupure d’Internet comme instrument de contrôle
Coupure d’Internet au Gabon, est-ce le «bouton rouge » du pouvoir face à la muraille numérique de l’opposition ?
L’auteur affirme dans cet article que le pouvoir perçoit les réseaux sociaux comme « un espace public oppositionnel numérique difficilement contrôlable qu’il faut briser, ou au moins contrôler, à tout prix ».
Il insistait ainsi sur le rôle de ces outils, les réseaux sociaux, dans la mobilisation rapide des citoyens. Face à cela, la coupure d’internet sert de « levier du maintien de l’ordre » face aux « foules intelligentes » capables de se mobiliser en un clic. Et la coupure d’internet apparaît dès lors comme une mesure radicale de maintien de l’ordre.
Il insiste en disant : « Pour une dictature, il est facile de tenir en laisse la télévision, la radio et les journaux ; il est toutefois impossible de museler la parole citoyenne qui jaillit de téléphones mobiles », si ce n’est pas la coupure d’internet ou une suspension des réseaux sociaux. L’étude montre que ces mesures ne sont pas ponctuelles mais s’inscrivent dans une stratégie systématique de contrôle de l’information numérique, dès lors que l’Etat vit une période de tension ou une crise majeure.
En effet, l’analyse générale de Mvé Ebang, montre que : « La coupure est utilisée par des États aux régimes politiques contestables, en passe d’être déboutés et les populations ont trouvé dans le virtuel une manière de s’exprimer face aux dérives dictatoriales voire autoritaires. Cette technique de maintien de l’ordre prend singulièrement corps lors de coups d’État, d’élections, de violences ou encore de mouvements de protestation de la société civile et/ou de l’opposition ».
Un exemple gabonais le démontre : : « En janvier 2019 à Libreville, un petit groupe de militaires, mal organisés, proclamant un coup d’État, a mobilisé la population via WhatsApp malgré la coupure d’Internet ». Par ailleurs, « Dans la plupart des États, le dépouillement des urnes et la diffusion des résultats sur les réseaux sociaux constituent un moment à hauts risques pour des régimes cherchant à perdurer, rendant la coupure d’Internet un outil stratégique ».
Ainsi, de manière générale, la coupure ou la suspension intervient lorsqu’une période est à risque.
Un coût économique et social important
Les coupures ont un impact tangible sur l’économie. Les opérateurs mobiles au Gabon avaient ainsi chiffré leurs pertes à plusieurs milliards en 2016. En effet, comme le souligne Mvé Ebang : « Le silence forcé a un prix exorbitant que l’économie gabonaise paie cash : 8 milliards de FCFA de pertes après la coupure de 2016 », a-t-il rappelé.
Au-delà des chiffres, Mvé Ebang parle d’une véritable « répression soft » qui paralyse le pays. Il insiste sur les conséquences plus larges : « Ces mesures sont contraires aux objectifs de développement et créent un climat d’incertitude qui peut décourager les investisseurs étrangers », prévient-il.
En effet, « La coupure d’Internet vise à isoler la population et réduire sa liberté d’expression, apanage de « régimes faibles » voire d’autocrates et de présidents à vie », affirme-t-il. La coupure d’Internet ne se limite donc pas à un contrôle politique, elle touche également l’économie et la confiance dans les institutions, renforçant un climat de précaution et de vigilance chez les acteurs économiques et les citoyens.

L’ingéniosité citoyenne face aux blocages
Malgré le verrouillage, les populations font preuve de résilience et d’ingéniosité. Face à ce qu’il qualifie de « police de l’espace public numérique », elles déploient des « contre-conduites » via des VPN ou le système Tor : « Malgré ce verrouillage, l’ingéniosité des Gabonais résiste : face à la police de l’espace public numérique, les populations déploient des contre-conduites via des VPN ou le système Tor », fait savoir l’universitaire.
Pour autant, Bruno Mvé Ebang relève la détermination de ces régimes qui « agissent à l’image d’un organisme vivant attaqué par un virus ou une bactérie, utilisant tous les moyens disponibles pour perdurer ». La métaphore illustre l’adaptabilité des pouvoirs face aux technologies numériques, mais également la créativité citoyenne qui réussit à contourner les blocages et à maintenir un espace de liberté et d’expression malgré la pression étatique.
« Pour une dictature, il est facile de contrôler les médias traditionnels, mais impossible de museler la parole citoyenne qui circule sur téléphones mobiles », conclut-il.
Elliott Ana Merveille et Nkili Akieme
*Bruno Mve Ebang est désormais Agrégé de Science Politique suite à son admission au concours d’agrégation en 2023. Il est maître de Conférences à l’UOB et occupe la fonction de chef du département de sciences politiques.
