Grande distribution : « Le vrai enjeu n’est pas la bataille des enseignes, c’est le modèle de commerce que nous voulons pour le Gabon »

Mesurer un marché dominé par l’informel, appliquer les mêmes règles à tous, bâtir un commerce qui fait grandir les entrepreneurs gabonais : à la tête de CECA GADIS, Isabelle Essonghe livre dans une interview exclusive à Gabonactu.com la feuille de route d’une grande distribution qui veut se transformer plutôt que se défendre.

Quel poids pèse la grande distribution au Gabon ?

Isabelle Essonghe : préfère commencer par une précision de méthode : personne ne peut aujourd’hui répondre avec rigueur. La raison tient à la place de l’informel. Le dernier recensement général des entreprises indique que près de 63 % des unités économiques du pays en relèvent, soit environ 200 000 opérateurs, pour à peu près 35 % du PIB et plus de la moitié de la population active. Un marché dont l’essentiel de l’activité n’est ni facturé, ni déclaré, ni consolidé ne se résume pas à un classement.

« On ne pilote pas un marché que l’on ne sait pas mesurer »

Ce que l’on peut mesurer, c’est le périmètre formel. En 2024, les 27 entreprises membres du SIMPEX (Syndicat des Importateurs et des Exportateurs du Gabon) ont cumulé 508 milliards de FCFA de chiffre d’affaires, 4 700 emplois directs, 54 milliards de droits de douane liquidés et 9,5 milliards d’impôts. Attention toutefois : ces chiffres couvrent l’ensemble des membres du syndicat (distribution, industrie, pharmacie, logistique, services) et non la seule grande distribution. Ils donnent un ordre de grandeur du commerce structuré dans les recettes de l’État. Le premier enjeu du secteur est donc de rendre ce marché lisible.

L’informel : une réalité utile, une désorganisation coûteuse

La DG de CECA GADIS ne condamne pas les commerçants informels : ils répondent, dit-elle, à une demande réelle de proximité, de souplesse et de prix bas. Le problème est ailleurs. Quand une entreprise supporte la douane, la fiscalité, les charges sociales, les normes d’hygiène et la traçabilité, et qu’une autre en supporte une fraction ou rien, l’écart de prix ne récompense pas une meilleure performance. Cette désorganisation du secteur formel dépasse largement les comptes des entreprises : moins de recettes pour l’État, c’est moins de capacité publique à financer les infrastructures et les réformes.« Je ne demande pas de protection, je demande que la règle s’applique de la même manière à tous ».

Du port au quartier : ce que fait vivre un magasin

Réduire la distribution à ses emplois directs, c’est passer à côté de l’essentiel. Les membres du SIMPEX déclaraient 4 700 emplois directs en 2024, dont 98 % occupés par des Gabonais, et ont importé l’équivalent de 11 000 conteneurs de vingt pieds. Mais un point de vente est surtout le dernier maillon d’une chaîne qui commence au port et se termine dans un quartier : transitaires, transporteurs, logisticiens, entrepôts, chaîne du froid, maintenance, sécurité, nettoyage, fournisseurs locaux. Ces emplois sont déclarés et reconnus à la CNSS et à la CNAMGS, une différence de nature avec l’emploi informel, qui existe mais ne protège personne.

Un consommateur sous contrainte

Le consommateur gabonais, observe-t-elle, n’a pas changé d’exigence : il a changé de contrainte. Il attend toujours qualité et disponibilité, mais il arbitre désormais sur chaque franc. CECA GADIS travaille donc ses prix, ses assortiments et ses formats de proximité. Autre réalité : le Gabon est un pays d’importation, au territoire étendu et à la population limitée. Servir Tchibanga, Bitam ou Franceville ne coûte pas ce que coûte servir Libreville, et cela pèse sur les prix bien avant la marge du distributeur.

Excellence 2024-2027 et PPA : transformer plutôt que défendre

Face à ces mutations, la distribution est devenue une industrie de coûts et de flux : celui qui ne maîtrise pas sa chaîne d’approvisionnement, ses stocks et ses systèmes d’information perd de l’argent sans s’en apercevoir. D’où le plan Excellence 2024-2027 : optimisation des coûts, modernisation des outils de gestion, chaîne logistique, relation client. CECA GADIS s’appuie sur un patrimoine considérable (une histoire, des marques connues, un maillage territorial construit sur plusieurs décennies, dont Cecado, Gaboprix, Maxigros, SUPERGROS, les Supermarchés CKdo, SOGAME EQUIP, CK2 et MATELEC), mais un héritage ne constitue pas, à lui seul, une stratégie.

Deuxième pilier : le programme PPA (Propriétaire Partenaire Affilié). Un entrepreneur gabonais exploite un point de vente sous l’enseigne, avec l’accès au système d’approvisionnement, une aide à l’aménagement et à la mise aux normes, une formation aux pratiques commerciales, un appui logistique, la gestion des stocks et les outils informatiques. Le commerçant gagne en sécurité d’approvisionnement et en crédibilité ; le pays gagne un commerce déclaré de plus. Une logique de conversion et de coexistence, plutôt que d’opposition. « On ne formalise pas une économie par la sanction seule : on la formalise en rendant la formalité intéressante »

Le commerce de demain

Les perspectives du secteur sont prometteuses, à condition de mieux structurer l’ensemble de l’écosystème : réduire progressivement les distorsions entre les circuits, améliorer la compétitivité du commerce formel, moderniser les chaînes logistiques et donner plus de place à l’entrepreneuriat local. Le commerce de demain ne reposera pas sur un modèle unique : il combinera la puissance de la grande distribution, la proximité, la logistique, le digital et des réseaux d’entrepreneurs mieux structurés.

En conclusion !

Nous ne voulons pas simplement préserver l’histoire de CECA-GADIS. Nous voulons écrire son prochain chapitre en lettres d’or .

Propos recueillis par Yves Laurent GOMA

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