Dans une communication rendue publique le 22 septembre, le sénateur Georges Mpaga, élu du département d’Etimbouè et 5ème secrétaire du Bureau du Sénat, a placé le dossier du gisement de Maboumine au cœur d’un débat national qui dépasse largement les frontières de son département.
Environnementaliste engagé, membre de l’Initiative pour la transparence dans les industries extractives (ITIE), le parlementaire pose une question simple mais lourde de conséquences : le Gabon va-t-il, une nouvelle fois, se contenter d’extraire pour d’autres, ou saura-t-il transformer un gisement stratégique en véritable filière industrielle souveraine ?
Un gisement, deux visions
À 50 kilomètres de Lambaréné, le complexe polymétallique de Maboumine n’est pas un site minier ordinaire. Découvert en 1986 par le Bureau de recherches géologiques et minières (BRGM), puis rétrocédé par Eramet-Comilog à l’État gabonais pour le franc symbolique le 18 novembre 2019, il recèlerait, selon les chiffres avancés par le sénateur, environ 150 000 tonnes de niobium — la deuxième réserve mondiale — associées aux dix-sept terres rares, à du scandium, des phosphates, du tantale, et à des traces d’uranium et de thorium.
C’est précisément cette dernière caractéristique qui inquiète le sénateur Mpaga. « Raffiner les terres rares, c’est gérer de la radioactivité naturelle », prévient-il, rappelant d’emblée que ces métaux qui portent mal leur nom — « ni des terres, ni rares » — sont devenus les intrants indispensables de la transition énergétique mondiale : une éolienne offshore de 3 MW nécessite 600 kg de terres rares pour son seul aimant permanent, un moteur de véhicule électrique jusqu’à 2 kg de néodyme. Avec une demande mondiale appelée à être multipliée par sept d’ici 2040, le sénateur ne mâche pas ses mots : « Celui qui contrôle les terres rares contrôle la transition ».
Le spectre du « modèle du brut »
C’est là le nœud du débat que Georges Mpaga entend porter devant ses collègues parlementaires. Un protocole d’accord (MoU) signé le 17 février 2026 avec l’Indonésie, via Danantara Indonesia, prévoirait que le Gabon se limite à l’extraction, laissant à Jakarta le raffinage et la fabrication des aimants. Un schéma que le sénateur juge dangereusement familier : « C’est exactement le modèle du brut que nous avons juré d’enterrer après plus de 70 ans d’échec ».
Les chiffres qu’il avance sont sans appel. Dans le scénario du MoU actuel, une tonne de concentré exporté brut vaut entre 5 000 et 10 000 dollars ; pour un million de tonnes, cela représenterait 150 à 300 millions de dollars de redevances pour l’État — et 200 emplois.
À l’inverse, une tonne d’aimant permanent néodyme-fer-bore se négocierait entre 100 000 et 150 000 dollars, soit un « multiplicateur de valeur de 20 », porteur selon lui de 5 000 emplois directs et 15 000 emplois indirects entre Lambaréné, Ozouri et Port-Gentil. Sa formule a le mérite de la clarté : « Le Gabon peut être le Qatar des aimants […]. Ou rester simple porteur de minerai brut ».
Ozouri, l’Ogooué et la lagune Nkomi : l’angle mort environnemental
Au-delà de l’équation économique, le sénateur alerte sur un risque qu’il juge sous-évalué : le transport du minerai par voie fluviale, depuis Maboumine jusqu’au port envisagé d’Ozouri, village de pêcheurs myènè situé à l’embouchure de l’Ogooué.
« L’Ogooué n’est pas un canal industriel. C’est notre source de vie », martèle-t-il, évoquant les scénarios d’un chavirage de barge ou d’une rupture de sac de transport qui contaminerait directement l’eau potable de tout le Moyen-Ogooué.
Le sénateur pousse l’alerte plus loin encore concernant la lagune Nkomi (ex-lagune Fernan-Vaz), classée site Ramsar et zone de ponte des tortues luths. Sous des pluies équatoriales pouvant atteindre 2 000 mm par an, un stockage à ciel ouvert à Ozouri génèrerait, selon lui, une lixiviation permanente de poussières radioactives et de métaux lourds vers cet écosystème fermé à faible renouvellement d’eau. Sa mise en garde est directe : « Un seul accident de stockage à Ozouri transformera la lagune Nkomi en lagune morte pour 50 ans ».
Sur le plan sanitaire, il établit un parallèle explicite avec un précédent douloureux de l’histoire minière gabonaise : « Sans surveillance radiologique, les mineurs de Maboumine et les dockers d’Ozouri seront exposés comme l’ont été les mineurs de Mounana ».
Sept lignes rouges avant tout vote
Loin de se limiter au constat, Georges Mpaga formule sept conditions qu’il présente comme non négociables avant toute ratification parlementaire : publication intégrale du MoU et de ses annexes au Journal officiel ; consultations publiques préalables, notamment à Ozouri et dans les villages riverains de l’Ogooué, en langues omyènè et fang ; campagne nationale d’information de 90 jours pilotée par le Parlement ; étude d’impact environnemental et social unique couvrant tout le corridor Maboumine-Ozouri, intégrant un volet radioactivité et un plan de surveillance des populations sur vingt ans ; partage des revenus avec 10 % de redevance minimum et 50 % d’emplois locaux ; reconnaissance des droits coutumiers sur les terres communautaires via un bail emphytéotique de 25 ans ; et transformation locale obligatoire — 50 % de raffinage au Gabon d’ici 2030, 100 % de fabrication d’aimants à Port-Gentil-Ozouri d’ici 2035.
« Je ne voterai aucune loi de ratification sans ces préalables », prévient le sénateur, qui y ajoute la création d’une école nationale de chimie des terres rares et de radioprotection à Port-Gentil, et une participation étatique au capital fixée à 35 % minimum.
Un test pour les institutions naissantes
En érigeant Maboumine en « école de la Vème République », le sénateur Mpaga inscrit ce dossier minier dans un enjeu plus large : celui de la capacité du nouveau cadre institutionnel gabonais à rompre avec des décennies de gestion opaque des ressources naturelles.
Sa formule de synthèse résume l’ambition qu’il défend : « Maboumine extrait, l’Ogooué transporte en toute sécurité, Ozouri stocke et sécurise sans polluer l’Ogooué et la lagune Nkomi. Port-Gentil raffine et fabrique, le Gabon vend des aimants ».
Reste à savoir si cette exigence de transparence et de transformation locale, formulée depuis Port-Gentil, trouvera un écho suffisant à Libreville pour peser sur les termes définitifs de l’accord avec Djakarta.
Carl Nsitou
