Le débat suscité par les résultats provisoires du dernier Recensement général de la population et des logements (RGPL) mérite mieux que les passions qu’il provoque déjà.
La question de la proportion des étrangers vivant au Gabon est légitime. Elle touche à la démographie, à l’emploi, à l’accès aux services publics, à la sécurité, à l’identité nationale et, plus largement, à la capacité de l’État à maîtriser son territoire.
Mais une autre question mérite d’être posée, avec la même rigueur : que serait l’économie gabonaise sans les femmes et les hommes venus d’ailleurs qui, depuis plusieurs décennies, participent à la production, au commerce, aux services, à l’agriculture, au bâtiment, au transport, à l’artisanat et à la vie quotidienne du pays ?
Le Gabon doit éviter de transformer une donnée démographique en procès de l’étranger. Le RGPL 2026 établit désormais la population du pays à 3 518 621 habitants, selon l’INSTAT Gabon.
Les résultats provisoires ont été remis au Président de la République avec un taux de couverture national annoncé de 97 %. La Présidence souligne également que le Gabon demeure un pays attractif accueillant une importante population étrangère, tout en relevant la très forte concentration de la population dans l’Estuaire.
Ces données doivent être analysées avec sérieux. Et surtout, elles doivent être distinguées des chiffres qui circulent déjà dans l’espace public avant la validation officielle des résultats. Mais au-delà du pourcentage, le véritable sujet est celui de la fonction économique et territoriale de la population étrangère au Gabon.
Un petit peuple dans un grand territoire
Le Gabon possède une caractéristique fondamentale qu’il serait dangereux d’oublier dans le débat : c’est un pays à faible densité de population.
Avec un territoire d’environ 268 000 km², le Gabon dispose d’un espace considérable relativement à sa population. La Banque mondiale estimait encore la population du pays à environ 2,54 millions d’habitants en 2024. Le nouveau recensement marque donc une progression importante de la population résidente.
Cette réalité démographique crée une contradiction. D’un côté, le Gabon dispose d’immenses ressources naturelles : pétrole, manganèse, bois, ressources halieutiques, terres agricoles, potentiel touristique et biodiversité exceptionnelle.
De l’autre, le pays demeure confronté à une faiblesse structurelle de sa population active et à une concentration géographique très forte.
La question ne devrait donc pas être seulement : « Combien d’étrangers vivent au Gabon ? » Elle devrait aussi être : « Quelle force productive, entrepreneuriale, commerciale, technique et territoriale cette population représente-t-elle pour le Gabon ? » Car une population n’est pas uniquement une charge pour l’État.
Une population est également une capacité de production, de consommation, d’investissement, d’innovation et d’occupation du territoire.
L’étranger n’est pas seulement un consommateur : il est aussi un producteur
Dans l’imaginaire collectif, l’étranger est souvent présenté comme quelqu’un qui « prend » : un emploi, un logement, une place dans le commerce ou une part des ressources nationales.
Cette lecture est incomplète.
L’immigrant qui travaille dans une entreprise produit de la richesse. Celui qui crée une boutique paie des loyers, achète auprès de grossistes, emploie parfois des salariés et contribue à l’activité commerciale. Celui qui exerce dans le bâtiment participe à la construction des logements et des infrastructures. Celui qui travaille dans l’agriculture contribue à l’offre alimentaire. Celui qui développe une activité de transport facilite la circulation des personnes et des marchandises.
L’activité économique crée des interdépendances.
Il serait donc intellectuellement insuffisant de compter uniquement les emplois occupés par des étrangers sans mesurer les activités économiques qu’ils génèrent autour d’eux. La présence étrangère doit être évaluée à travers une chaîne de valeur : emploi → production → revenus → consommation → fiscalité → investissement → création d’activités → emplois.
Cette approche n’implique évidemment pas de nier les problèmes de concurrence déloyale, de travail informel, de fraude fiscale, de non-respect du droit du travail ou d’occupation abusive de certains secteurs.
Au contraire. Elle permet de poser la bonne question : comment maximiser l’apport économique de la migration tout en protégeant les droits des travailleurs gabonais et les intérêts légitimes de la Nation ?
La main-d’œuvre étrangère : un complément, pas une substitution
Le Gabon doit impérativement développer les compétences de ses propres citoyens. La priorité nationale en matière d’emploi est donc parfaitement légitime. Mais la préférence nationale ne devrait pas être comprise comme l’exclusion automatique de toute main-d’œuvre étrangère.
Dans une économie moderne, la politique de l’emploi doit rechercher un équilibre entre trois objectifs : former les Gabonais, employer prioritairement les Gabonais et attirer les compétences nécessaires lorsque l’économie nationale ne les possède pas encore en quantité ou en qualité suffisante.
Cette troisième dimension est souvent oubliée.
Or, les économies africaines les plus dynamiques sont aussi des économies qui savent attirer des compétences, des entrepreneurs, des investisseurs et des travailleurs. L’enjeu n’est donc pas de choisir entre « Gabonais » et « étrangers ». Il est de construire un système dans lequel la présence étrangère renforce progressivement le capital humain national.
Une entreprise employant des travailleurs étrangers devrait ainsi être encouragée — et lorsque cela est nécessaire, juridiquement contrainte — à développer la formation, la transmission de compétences, l’apprentissage et la promotion des cadres gabonais.
L’étranger ne doit pas devenir une main-d’œuvre permanente de substitution.
Mais le Gabon ne doit pas non plus se priver de compétences dont il a besoin pour accélérer sa transformation. Développer le territoire suppose aussi de l’habiter Le débat démographique prend une autre dimension lorsqu’on regarde la géographie du Gabon.
La Présidence de la République indique que près de 60 % de la population est concentrée dans la province de l’Estuaire. Cette concentration constitue probablement l’un des défis majeurs du développement national.
Un pays ne peut pas prétendre valoriser durablement son territoire si l’essentiel de sa population, de son activité économique, de ses infrastructures et de ses opportunités demeure concentré autour de Libreville.
L’immigration peut, dans certaines conditions, contribuer à l’occupation économique des territoires.
Des travailleurs, des commerçants, des agriculteurs, des artisans ou des entrepreneurs installés dans les provinces participent à la création de marchés locaux et à la mise en valeur d’espaces qui seraient autrement faiblement peuplés. Cela ne signifie évidemment pas qu’il faudrait organiser une immigration massive pour « peupler » le Gabon. Ce serait une erreur.
Cela signifie plutôt qu’une politique migratoire intelligente pourrait être articulée à une politique d’aménagement du territoire.
Pourquoi ne pas favoriser l’installation d’entrepreneurs, de techniciens, d’agriculteurs ou de professionnels qualifiés dans les zones où le Gabon souhaite développer l’agriculture, l’industrie, le tourisme, les services ou la transformation locale ? Pourquoi concentrer toutes les opportunités à Libreville alors que le pays a besoin de pôles économiques à Franceville, Port-Gentil, Oyem, Lambaréné, Mouila, Tchibanga, Makokou ou dans d’autres territoires ?
La démographie doit devenir un instrument d’aménagement du territoire.
Un marché de 3,5 millions d’habitants ne doit pas être sous-estimé Il faut également regarder la question sous l’angle de la consommation. Un pays plus peuplé dispose potentiellement d’un marché intérieur plus important.
Chaque résident supplémentaire représente des besoins en alimentation, logement, transport, télécommunications, habillement, santé, éducation, loisirs, services financiers et produits de consommation. Cela crée de la demande.
Et la demande stimule la production.
C’est ici que la question migratoire rejoint directement celle de la souveraineté économique.
Si le Gabon accueille une population importante mais continue d’importer massivement les biens qu’elle consomme, l’effet multiplicateur reste limité.
En revanche, si cette population supplémentaire devient une composante d’un marché intérieur alimenté par la production locale, elle peut contribuer à la croissance des entreprises gabonaises, de l’agriculture, de l’industrie agroalimentaire, du commerce et des services.
Autrement dit : le problème n’est pas seulement le nombre de consommateurs étrangers ; c’est la capacité du Gabon à transformer cette demande en débouchés pour sa propre production.
La présence étrangère doit également être fiscalement et socialement organisée
Il ne faut toutefois pas tomber dans l’angélisme. Une immigration économiquement bénéfique suppose un État capable de connaître, enregistrer, réglementer et intégrer.
Le travail informel, l’évasion fiscale, la concurrence déloyale, les emplois fictifs, l’exploitation des travailleurs migrants ou les activités économiques échappant aux obligations légales doivent être combattus. Mais cette exigence vaut pour tout le monde. L’État de droit ne doit pas avoir une nationalité.
Un entrepreneur gabonais comme un entrepreneur étranger doit respecter les règles fiscales, sociales, commerciales et sanitaires. Un travailleur gabonais comme un travailleur étranger doit bénéficier de la protection du droit du travail. Une entreprise étrangère comme une entreprise nationale doit contribuer au financement collectif lorsqu’elle exerce légalement son activité sur le territoire. C’est ainsi que l’on évite deux injustices symétriques : la stigmatisation de l’étranger et l’impunité économique.
Le Gabon doit regarder l’Afrique qui vient
La question devient encore plus stratégique lorsque nous plaçons le débat dans la perspective de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf). L’Afrique n’est plus appelée à fonctionner comme une juxtaposition de 55 marchés nationaux hermétiquement séparés.
La logique de l’intégration continentale repose précisément sur une circulation accrue des biens, des services, des capitaux, des compétences et, progressivement, des personnes. L’Union africaine a adopté en 2018 le Protocole relatif à la libre circulation des personnes, au droit de résidence et au droit d’établissement. Ce texte reconnaît notamment la nécessité de favoriser la mobilité de la main-d’œuvre, la création d’emplois, le commerce et l’investissement intra-africains. Il prévoit également le droit d’établissement et la reconnaissance mutuelle progressive des qualifications.
Le Gabon ne peut donc pas, d’un côté, défendre l’intégration africaine et la ZLECAf et, de l’autre, considérer systématiquement la mobilité des Africains comme une menace.
La ZLECAf sera aussi une ZLECAf des personnes.
Demain, un entrepreneur gabonais doit pouvoir investir au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Rwanda ou au Sénégal. Mais un entrepreneur camerounais, ivoirien, sénégalais ou rwandais doit également pouvoir envisager d’investir au Gabon dans le respect des lois gabonaises.
C’est cela, l’intégration.
Et c’est aussi cela, la souveraineté dans un monde globalisé : choisir les règles de l’ouverture plutôt que subir l’ouverture. Le Gabon ne doit pas être seulement un pays d’accueil : il doit devenir un pays de convergence africaine
La question migratoire pourrait ainsi devenir un avantage stratégique.
Le Gabon dispose d’une position géographique exceptionnelle en Afrique centrale, de ressources naturelles importantes, d’un potentiel industriel, d’une façade maritime, d’un réseau de transport à développer et d’une image de stabilité relative qui peut favoriser l’installation d’activités économiques.
Mais pour transformer ces avantages en puissance, le pays doit devenir capable d’attirer les meilleurs talents africains tout en faisant progresser son propre capital humain. Cela implique une politique claire : attirer les compétences utiles ; protéger l’emploi national ;
former massivement les Gabonais ;
imposer le respect du droit du travail ;
lutter contre l’économie informelle et la fraude ;
orienter les investissements vers les territoires ;
favoriser le transfert de compétences ;
encourager la transformation locale ;
et intégrer progressivement le marché gabonais au marché continental.
Ce modèle serait infiniment plus efficace qu’une simple politique de fermeture.
Ne confondons pas souveraineté et isolement
Le Gabon a parfaitement le droit de contrôler ses frontières. Il a le devoir de connaître ceux qui vivent sur son territoire. Il doit également protéger son marché du travail, combattre l’immigration clandestine, sanctionner les activités illégales et garantir aux citoyens gabonais une véritable égalité des chances.
Mais la souveraineté n’est pas l’isolement.
La souveraineté consiste à décider qui entre, dans quelles conditions, pour quelles activités, avec quels droits et quelles obligations. Elle consiste également à faire en sorte que la présence étrangère contribue à la prospérité nationale.
Un Gabon souverain n’est donc pas nécessairement un Gabon fermé.
C’est un Gabon maître de ses règles.
Passer d’une logique de suspicion à une logique de contribution Le débat actuel devrait finalement nous conduire à changer de perspective. Au lieu de demander uniquement :
« Quel est le pourcentage d’étrangers au Gabon ? »
Demandons aussi :
Combien travaillent légalement ?
Combien créent des entreprises ?
Combien investissent ?
Combien d’emplois directs et indirects génèrent-ils ?
Combien contribuent aux recettes fiscales et sociales ?
Quels secteurs occupent-ils ?
Quelles compétences apportent-ils ?
Combien de Gabonais forment-ils ?
Dans quelles provinces sont-ils installés ?
Quelle part de leur activité participe à la production locale ?
Voilà les indicateurs qui permettraient de transformer une polémique démographique en véritable politique publique. Le Gabon doit évidemment donner la priorité à sa jeunesse et à ses citoyens.Mais donner la priorité aux Gabonais ne signifie pas nécessairement considérer l’étranger comme un adversaire.
Le véritable adversaire du Gabon, ce n’est pas l’étranger qui travaille honnêtement.
C’est l’économie informelle qui échappe à l’État.
C’est la fraude fiscale.
C’est la corruption.
C’est l’absence de formation.
C’est la dépendance excessive aux importations.
C’est la concentration des activités à Libreville.
C’est le chômage des jeunes.
C’est l’insuffisante transformation locale de nos ressources.
C’est l’incapacité à convertir notre immense territoire et notre richesse naturelle en prospérité partagée.
Pour une nouvelle doctrine gabonaise de la mobilité
Le Gabon devrait maintenant envisager une véritable doctrine nationale de la mobilité, des compétences et de l’intégration africaine. Cette doctrine pourrait reposer sur cinq piliers :
1. La priorité à l’emploi des Gabonais, grâce à la formation professionnelle, à l’apprentissage et à une politique active de développement des compétences.
2. Une immigration économique régulée, permettant d’attirer les compétences dont le pays a besoin et de répondre aux besoins réels des secteurs productifs.
3. Le transfert obligatoire ou fortement incité des compétences, afin que l’expertise étrangère contribue à la montée en puissance du capital humain national.
4. Une meilleure répartition territoriale, avec des politiques favorisant l’investissement et l’installation d’activités dans les provinces.
5. Une ouverture africaine maîtrisée, préparant le Gabon à la ZLECAf et à la mobilité croissante des entrepreneurs, travailleurs, étudiants et investisseurs africains.
Cette politique serait beaucoup plus cohérente avec l’avenir du continent. Car le Gabon ne vivra pas en dehors de l’Afrique.
Le défi n’est donc pas de choisir entre les Gabonais et les étrangers
Le défi est de construire un Gabon suffisamment fort pour que chaque personne qui vit et travaille légalement sur son territoire contribue à sa transformation. Les Gabonais doivent être les premiers bénéficiaires du développement national. Mais les étrangers qui participent légalement à l’économie peuvent aussi être des acteurs de ce développement.
Dans un pays de faible densité démographique, doté d’un territoire immense et de ressources considérables, la population peut devenir un facteur de puissance. Encore faut-il savoir l’organiser.
Le RGPL 2026 doit donc être plus qu’un instrument de comptage.
Il doit devenir une boussole de la politique économique, sociale, migratoire et territoriale du Gabon. C’est précisément l’objectif assigné au recensement par les autorités et leurs partenaires : disposer de données fiables pour mieux planifier les politiques publiques et adapter les investissements aux besoins réels des populations.
Le Gabon doit désormais regarder sa population non seulement comme un chiffre, mais comme un capital humain. Et dans la perspective de la ZLECAf, il devra apprendre à penser son territoire non plus comme une forteresse, mais comme une plateforme africaine de production, d’échanges, de compétences et d’investissements.
La véritable question n’est donc peut-être pas : « Combien d’étrangers avons-nous ? »
Mais plutôt : « Quel Gabon voulons-nous construire avec toutes les forces humaines qui vivent, travaillent, entreprennent et créent de la valeur sur notre territoire ? » C’est à cette question, beaucoup plus exigeante, que notre débat national devrait désormais répondre.
Christian Richard ABIAGHE NGOMO, Acteur civique — Président de SOS Consommateurs
