La tribune libre du Professeur Serge Loungou* publiée en 2021 chez nos confrères du journal l’Union, sous le titre « L’expatriation chronique des étudiants et ses risques pour le Gabon » est d’une actualité poignante dans le contexte actuel d’un système éducatif national à l’agonie, marqué par un mois de grève déconcertante pour les parents d’élèves ; plus que jamais tentés par l’expatriation de leur progéniture. Face à une école gabonaise qui peine à sortir de la zone de turbulences depuis décennies, l’Universitaire, enseignant à l’UOB, relève trois (03) facteurs qui, aujourd’hui comme hier, favorisent le fort regain à l’expatriation précoce des étudiants gabonais.

Pour le Pr Serge Loungou, le premier facteur réside dans le contexte social délétère qui prévaut de façon générale dans le système éducatif gabonais, caractérisé par l’instabilité chronique du calendrier scolaire et académique, causée par de sempiternels mouvements revendicatifs.
Parmi les marqueurs significatifs de cet état de fait, l’universitaire pointe le dépassement des capacités d’accueil et l’enracinement d’une culture de la violence estudiantine, notamment dans les principales universités et grandes écoles du pays que sont l’UOB et l’USTM).
Face à un environnement scolaire et académique aussi escamoté, une partie de l’opinion a donc cessé de considérer les écoles et universités locales comme des cadres de socialisation et de formation fiables, croit savoir Pr Loungou qui affirme que cette désaffection contraint de nombreuses familles, y compris les universitaires eux-mêmes, à exiler leur progéniture après le baccalauréat.
Autre facteur, selon Serge Loungou, le principe de la ‘’bourse universelle’’, décrété en 2012, qui garantit une allocation financière à tout bachelier, permettant aux pouvoirs publics de donner de façon involontaire, les moyens de l’expatriation au plus grand nombre d’étudiants gabonais.
« C’est ainsi que par exemple des cohortes de bacheliers dirigées vers l’Université Omar Bongo ne s’y sont inscrites que pour la forme, afin de bénéficier d’une allocation alors destinée à financer des études dans les établissements privés de la place ou à l’étranger », déplore-t-il.

Le troisième facteur de l’émigration scolaire précoce, renseigne Pr Loungou, réside dans la diversification de l’offre en matière de bourses de coopération émanant d’Etats tiers et d’organismes intergouvernementaux, qui se développe parallèlement avec une tradition pernicieuse : celle de la ‘’chasse aux étudiants’’ gabonais, de préférence boursiers de l’Etat.
« Savamment organisée par certains Etats africains, cette activité cynégétique d’un genre particulier met en scène des hordes de rabatteurs, nationaux comme expatriés, travaillant pour le compte des structures universitaires privées (…) Ces derniers inondent l’espace médiatique et académique local de publicités destinées à appâter les futurs étudiants », regrette-t-il.
Absence d’équité, risques et dangers
Dressant la géographie de l’émigration scolaire gabonaise, qui dessine une étonnante dissémination à travers le monde, Serge Loungou, montre que cette carte scolaire est déterminée par l’origine sociale des étudiants. « Ceux issus des familles aisées rejoignent généralement l’univers académique prestigieux des pays du Nord, tandis que les autres se répartissent ailleurs », fait-il observer.
Pour autant, Pr Loungou souligne que l’émigration scolaire précoce n’est pas sans risques. Pour les familles, elle est sources de débauche financière, autant que le facteur de stress permanent. « Entre les droits universitaires, le loyer, les frais d’entretien et autres diverses dépenses, la liste des besoins d’un étudiant en expatriation s’avère longue et coûteuse », prévient-il.

De plus, une fois libérés du carcan tutélaire des parents, ces primo étudiants, généralement immatures, sont très souvent livrés à des tentations, source d’échec scolaire, quand ils ne sont pas pris dans un engrenage pernicieux (paupérisation, drogue, prostitution, problèmes sanitaires, etc.), avertit Pr Loungou.
En tant que terre d’immigration économique, le Gabon aurait pourtant logiquement dû constituer l’un des pôles d’attraction académique sur le continent. « Notre pays aurait pu ainsi, dans sa recherche légitime de soft power, disposer d’un important levier à travers ses alumni venus de toute l’Afrique et d’ailleurs », a-t-il suggéré.
Féeodora Madiba
*Professeur Serge est Maître de conférences en géographie politique, enseignant à l’Université Omar Bongo (UOB) de Libreville et Directeur exécutif du Centre d’études et de recherches en géosciences politiques et perspectives (CERGEP)
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