Dépigmentation : un marché toxique qui prospère sous l’inaction de l’État

Malgré des lois strictes et des sanctions lourdes, les produits dépigmentants interdits circulent toujours librement au Gabon. Faute de contrôle, le marché noir se renforce et met en danger la santé de milliers de femmes, pendant que l’État semble impuissant ou indifférent.

Depuis l’arrêté n°00002/MSAS/CAB du 11 octobre 2023, la vente de produits contenant du mercure et autres substances toxiques est formellement interdite. Le Code pénal, article 361, prévoit jusqu’à 5 ans de prison et 50 millions de FCFA d’amende pour les contrevenants. Sur le papier, le pays dispose de l’un des cadres les plus stricts d’Afrique centrale. Dans la réalité, le commerce clandestin prospère à Mont-Boîte, Zingaillon et sur les réseaux sociaux, où crèmes « trois jours », sérums blanchissants et cocktails chimiques circulent sans contrôle.

Les inspections sanitaires sont quasi inexistantes, les sanctions rarissimes et les forces de l’ordre semblent dépassées par la digitalisation du trafic. La loi n°027/2023 sur la cybersécurité, qui prévoit jusqu’à 5 ans de prison et 10 millions de FCFA d’amende pour la vente en ligne de produits interdits, reste elle aussi lettre morte.

La dépigmentation volontaire, appelée Kwanzaa, n’est plus une mode mais un phénomène de masse qui entraîne brûlures graves, insuffisance rénale, dépendance chimique et traumatismes psychologiques. Pourtant, aucune campagne nationale de sensibilisation structurée n’a été menée. Les rares messages de prévention proviennent de médecins indépendants sur les réseaux sociaux.

« J’utilisais des crèmes dépigmentantes en cachette. J’étais persuadée que j’allais devenir belle. Un an plus tard, j’ai développé une infection cutanée grave et ma peau s’est mise à dégager une mauvaise odeur. Les médecins m’ont dit que mes reins avaient été touchés par le mercure. Aujourd’hui je me bats pour retrouver ma santé » explique Stéphanie, une victime de 28 ans.

Livraisons discrètes, paiements Mobile Money, pages anonymes, TikTok et WhatsApp : le marché s’est digitalisé et prospère en plein jour, sans interpellations ni saisies visibles. Ce laisser-faire crée un sentiment d’abandon sanitaire, tandis que des milliers de jeunes femmes se détruisent la peau au vu et au su de tous.

« À force d’utiliser les produits, ma peau est devenue tellement fine qu’elle se déchire facilement. Je ne peux même plus sortir au soleil. J’ai honte quand je me regarde dans le miroir. Je veux dire aux jeunes filles : n’échangez jamais votre santé contre un teint clair. Ce n’est pas de la beauté, c’est de la souffrance. » témoigne Nadège une victime de 40 ans.

Lutter contre la dépigmentation ne se résume pas à publier des textes juridiques. Sans contrôles réels, sanctions effectives et campagnes de prévention nationales, le marché criminel continuera de gagner du terrain.Tant que l’État restera immobile, la santé continuera de payer le prix du silence.

Roberte Adé

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