Chine : La boulimie futuriste n’efface pas les vestiges du passé (par notre envoyé spécial)

La Grande Muraille est certainement le monument historique le plus célèbre de Chine, mais elle n’est pas la seule à raconter l’histoire de l’Empire du Milieu. Ce pays, proclamé République populaire le 1er octobre 1949 par Mao Zedong dans un contexte de grande pauvreté, est aujourd’hui la deuxième puissance économique mondiale. Dans ses provinces, de petits trésors témoignent encore, avec force et détails, du chemin parcouru.

Pour en découvrir quelques-uns, un groupe de journalistes, dont l’envoyé spécial de Gabonactu.com, s’est envolé de Pékin pour Guizhou, dans le sud-ouest du pays. Le vol dure trois heures.

Guizhou, la ville qui prend de la hauteur

Dès l’aéroport, difficile de rester indifférent. Les belles images se succèdent, plus jolies les unes que les autres. Capitale de la province du Guiyang, Guizhou est nichée au cœur d’une région montagneuse de reliefs karstiques, couverte de forêts et réputée pour la fraîcheur de son climat, même en été. Il n’y a certes pas de gratte-ciel dominant l’horizon, mais la ville s’élève par ses immeubles aux allures de carte postale, accrochés aux collines.

« Je suis impressionné par ces constructions », avoue l’un de nos guides chinois, qui n’a pourtant pas connu les débuts de cette transformation fulgurante. Guizhou s’est imposée ces dernières années comme la capitale chinoise du « Big Data », avec des centres de données installés dans ses montagnes, où l’air frais et l’énergie hydroélectrique abondante limitent le coût du refroidissement des serveurs.

Les routes sont larges et les embouteillages moins étouffants qu’ailleurs. Les enseignes des commerces rivalisent d’ingéniosité pour attirer les clients, et les restaurants font le plein de la matinée à la nuit. C’est l’occasion de goûter la cuisine du Guizhou, réputée pour ses saveurs acidulées et pimentées, notamment la soupe de viande au piment et aux légumes.

La galerie de Cong Fang : 2 000 ans de papier de bambou

Loin de ce décor futuriste subsiste l’héritage du passé. Dans le petit village de Shuidong, Cong Fang, artiste de 67 ans, transforme le bambou en papier ancien, une pratique vieille d’environ 2 000 ans. Le procédé est long et patient : les tiges de bambou sont coupées, macérées, battues en pâte, puis étalées en feuilles fines et séchées. Ce papier, inventé en Chine il y a près de deux mille ans, est l’un des grands apports du pays à l’humanité, avec la poudre, la boussole et l’imprimerie.

Il y a plus de dix ans, l’artiste a ouvert une galerie où se côtoient portraits sur papier ancien et poteries. Les touristes y affluent pour remonter le temps et découvrir une pratique en voie de disparition. « J’avais décidé de tenter une expérience. Je ne savais pas que ça marcherait », confie-t-il à l’envoyé spécial de Gabonactu.com.

Son musée privé est très bien tenu : un confort minimal, un entretien soigné. Mais Cong Fang, au regard perçant, n’est plus tout jeune. Sa voix tremble un peu et ses pas sont moins alertes. Il pense déjà à l’après. « Quand je ne pourrai plus, je léguerai tout à l’État », assure-t-il.

Yunshan Tun, mémoire vivante de la dynastie Ming

À plus de deux heures de Guiyang en autocar se dresse le village de Yunshan Tun. L’entrée rappelle les décors des films de kung-fu que nous regardions dans les années 70 et 80 : des toitures aux formes singulières, un rempart qui évoque la Grande Muraille…

L’histoire du lieu remonte à la fin du XIVe siècle. Lors de la conquête du sud-ouest, l’empereur Ming envoya des milliers de soldats, venus des régions du Bas-Yangtsé, s’installer en garnison dans ce territoire. Ces villages fortifiés, les « Tunbao », devaient à la fois défendre et cultiver la région. Leurs descendants ont conservé un art de vivre distinct, avec des costumes traditionnels, une architecture défensive et le Dixi, théâtre rituel masqué qui raconte les exploits des guerriers d’autrefois.

À l’intérieur du village, une rue centrale partage les lieux en deux, bordée de maisons en bois et en pierre. Plus de 3 000 soldats Ming y vivaient à l’époque, et le village était réputé comme le plus riche de la région.

Le mode de vie des habitants évoque encore ce passé lointain, mais le commerce gagne peu à peu le site. De petites boutiques de produits alimentaires et de tenues traditionnelles invitent les visiteurs à sortir leur porte-monnaie. La vie reste rudimentaire. « Tous les jeunes ont quitté le village », raconte notre guide. « Il ne reste plus qu’une dizaine d’habitants », affirme le guide.

Pourtant, les montagnes, les maisons rustiques et l’air frais attirent de plus en plus de visiteurs. « En haute saison, plusieurs jeunes reviennent au village », fait remarquer le guide, convaincu que Yunshan Tun, doté d’un temple bouddhiste, demeure l’un des derniers témoins du système militaire Ming et de la culture Tunbao.

Yves Laurent Goma, envoyé spécial de Gabonactu.com à Guiyang (Guizhou)

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