La résurgence du débat sur la peine de mort au Gabon ravive une question explosive au cœur d’une émotion nationale intense. Face à une série de crimes rituels et d’enlèvements d’enfants qui ont marqué l’opinion ces derniers mois, le président Brice Oligui Nguema a ouvert la porte à une consultation populaire sur le rétablissement de la peine capitale, abolie depuis 2010.
Un débat relancé par l’horreur des faits
Depuis plusieurs semaines, le Gabon est secoué par la médiatisation de crimes particulièrement atroces : enlèvements suivis de mutilations, souvent attribués à des pratiques rituelles visant à prélever des organes pour des motifs occultes ou de pouvoir. Ces affaires, touchant majoritairement des enfants issus de milieux vulnérables, ont provoqué une vague d’indignation et de peur collective. La dernière exécution capitale remonte à 1985, mais l’abolition formelle date de la loi n°003/2010 du 15 février 2010, qui a remplacé la peine de mort par la réclusion criminelle à perpétuité.
C’est dans ce climat que, lors de la cérémonie de présentation des vœux au couple présidentiel début 2026, le chef de l’État a répondu à une interpellation directe en évoquant la possibilité d’un retour de la peine capitale. « Cette réflexion doit être portée par le peuple souverain », a-t-il déclaré, instruisant les autorités d’organiser une consultation populaire pour trancher la question. Cette posture vise à légitimer démocratiquement une décision aussi lourde, tout en projetant l’image d’un État ferme face à l’insécurité perçue comme galopante.
L’argument dissuasif face aux faits internationaux
Les partisans du rétablissement invoquent prioritairement l’effet dissuasif : seule une sanction ultime serait proportionnée à l’horreur de ces crimes et capable de freiner les commanditaires. Pourtant, les études comparatives et les données empiriques contredisent largement cette thèse.
Un rapport d’Amnesty International de 2006 soulignait déjà que la peine de mort n’exerce pas d’effet dissuasif supérieur à d’autres peines. Aux États-Unis, les États pratiquant la peine capitale affichaient en 2004 un taux d’homicides moyen de 5,71 pour 100 000 habitants, contre 4,02 dans les États abolitionnistes un écart persistant sur une décennie. Au Canada, 27 ans après l’abolition en 1976, le taux d’homicides avait chuté de 44 % par rapport à 1975. Au Nigéria, malgré la menace capitale, les homicides ont augmenté entre 1967 et 1985. Même en Afrique du Sud, la Cour constitutionnelle a rejeté en 1995 l’argument dissuasif pour déclarer la peine de mort inconstitutionnelle et cruelle.
Au Gabon même, certains observateurs notent que ces crimes rituels surgissent souvent lors de périodes de mutations politiques (élections, remaniements), pointant plutôt vers une impuissance perçue de la justice à poursuivre efficacement les commanditaires présumés haut placés.
Le mirage salvadorien et les vraies clés de la sécurité
À l’inverse, des exemples montrent que la baisse durable de la criminalité passe par des réformes structurelles plutôt que par des peines extrêmes. Au Salvador, sous Nayib Bukele, le taux d’homicides a chuté drastiquement depuis 2019 grâce à un « plan de contrôle territorial » combinant occupation militaire et répression massive des gangs. Mais ce « miracle » repose sur des mesures autoritaires, des négociations secrètes passées avec les maras et un taux d’incarcération record pas sur la peine de mort, qui n’y est pas rétablie.
Au Gabon, la demande de sanction suprême traduit surtout un profond déficit de confiance dans le système judiciaire et les forces de sécurité. Renforcer le renseignement criminel, moderniser la police, accélérer les enquêtes et restaurer la crédibilité des institutions semblent des leviers plus réalistes que le retour à une peine abolie il y a seize ans.
Enjeux diplomatiques et test démocratique
Un éventuel rétablissement poserait aussi un défi majeur sur le plan international. Le Gabon a ratifié le Pacte international relatif aux droits civils et politiques dès 1983 et s’est aligné sur les standards abolitionnistes. Revenir en arrière exposerait le pays à des critiques et des conséquences diplomatiques, dans un contexte où il cherche à consolider sa transition politique.
Au final, ce débat dépasse la seule question pénale. Il met à l’épreuve la capacité du Gabon à répondre à une exigence légitime de sécurité sans céder à l’émotionnel, tout en respectant ses engagements humanistes. Plus qu’une consultation sur la peine de mort, c’est un révélateur de la maturité institutionnelle et démocratique du pays. La réponse efficace passera sans doute moins par la sévérité ultime que par la restauration d’un État de droit crédible et protecteur pour tous.
Darene Mabelle Ayingone
