Carmelia Ntoutoume et l’énigmatique fonds de commerce de la grève

Carmelia Ntoutoume Leclercq reconduite au ministère de l’Éducation nationale : en français facile, pourrait-on dire qu’elle retrouve le ministère de la grève. À ce poste depuis l’ère Ali Bongo, la « doyenne » des membres du gouvernement semble justifier son inamovibilité par la maîtrise d’une arme redoutable dans le secteur éducatif gabonais : la grève.

À peine Carmelia Ntoutoume Leclercq a quitté ce ministère, le temps d’un intérim « technique », les mouvements sociaux ont ressurgi avec une étonnante brutalité dans les écoles primaires, collèges, lycées et instituts sous tutelle du ministère de l’Éducation nationale. Comme si une main invisible avait tiré sur une ficelle, réveillant en sourdine des syndicats soudainement galvanisés.

Le premier trimestre de l’année scolaire s’est ainsi achevé en queue de poisson. Pris de court, de nombreux chefs d’établissement n’ont même pas eu le temps de fixer officiellement les dates de départ en vacances de fin d’année ni celles de la reprise du second trimestre.

Le top départ de cette nouvelle vague de grèves a été donné dès novembre par l’ancienne École normale des instituteurs de Libreville (ENIL), devenue Institut de formation des professeurs d’école de Libreville (IFPEL).

Très vite, le mouvement s’est propagé aux écoles primaires déjà fragilisées, puis aux collèges et lycées. Même la CONASYSED, longtemps plongée dans un profond sommeil syndical suite à la disparition de son leader, a brusquement ressuscité, convoquant au passage la mémoire de Louis Patrick Mombo. La CONASYSED s’est rappelée à la mémoire collective, elle qui pourrait avoir tous les grands diplômes de la grève sous Ali Bongo.

  Les motifs de la grève

Les revendications avancées sont nombreuses et bien connues. Les syndicats exigent notamment le paiement immédiat des effets soldes liés aux régularisations administratives, le règlement intégral des rappels de solde, la prise en charge des vacations, ainsi que la résolution des situations des enseignants confessionnels et bénévoles.

À cela s’ajoutent la réclamation du versement effectif de la prime d’éloignement et l’affectation sans délai des enseignants issus des ENI, de l’ENS et de l’ENSET pour les promotions 2024-2025.

Sur le plan pédagogique, les syndicats rejettent l’approche par compétences (APC), jugée inadaptée au cycle secondaire dans le contexte gabonais, marqué par la surcharge des classes, le déficit criant d’infrastructures et l’insuffisance de matériel didactique. Ils dénoncent également le dénivellement des coefficients, estimé prématuré tant que l’approche par objectifs (APO) demeure majoritairement appliquée sur le terrain.

La gestion des carrières, opaque et chaotique, constitue un autre point majeur de crispation. Au final, un chapelet de revendications si dense qu’il rend toute reprise sereine des cours quasi impossible.

Le bal des vampires

C’est ici que la grève prend des allures d’énigmatique fonds de commerce. Le ministre joue son va-tout au nom de l’État et de l’avenir du pays, pendant que les grévistes tirent sur la corde raide, espérant arracher quelques concessions — parfois dérisoires — mais surtout des avantages personnels.

Dans cette lutte d’intérêts, l’essentiel est souvent relégué au second plan : l’état de délabrement avancé des établissements scolaires, le manque criard des budgets de fonctionnement obligeant les responsables à une gymnastique honteuse, le déficit abyssal en enseignants qualifiés.

Les conséquences sont connues et implacables : la baisse continue du niveau scolaire, des générations sacrifiées, un avenir hypothéqué. Pourtant, malgré tout, la vie continue. Comme si l’école gabonaise pouvait encore se permettre le luxe de l’immobilisme et des calculs politiciens.

La « Rémé » est une fois de plus attendue à l’œuvre pour apaiser l’atmosphère très tendue, assainir l’environnement et enfin redonner un second souffle à l’école gabonaise de la 5ème République.  

Camille Boussoughou

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