Nouveau Code de la nationalité : L’analyse au vitriol d’Alice Adibet*

Sous le titre « De la République à la tribu : Le recul gabonais. Être ou n’être plus, qui sommes-nous ? », la tribune d’Alice Adibet résonne comme un sévère réquisitoire contre le nouveau Code de la nationalité gabonaise, publié en ‘’catimini’’, si l’on en croit l’auteure. L’ancienne candidate aux législatives de 2023 pour les gabonais de l’étranger dénonce le caractère ‘’brutal’’, ‘’restrictif’’ et ‘’discriminatoire’’ de ce texte. Avec lucidité, l’esprit incisif et didactique que révèle une plume particulièrement aiguisée, Alice Adibet alerte sur les dangers d’une réforme qui pourrait, s’y l’on y prend garde, priver de nombreux jeunes gabonais de leur droit à la nationalité, les rendant apatrides et vulnérables. Il apparait entre les lignes, dans son analyse, la stupeur et la crainte que ce Code puisse renforcer les inégalités et la xénophobie, et aller à l’encontre des principes de la Constitution gabonaise et des conventions internationales. Tout un argumentaire étayé par des exemples empruntés des pratiques similaires, de triste mémoire sur le continent. Cette tribune qui vaut une lecture assidue, a fait dire à Romuald Assogho Obiang, enseignant – chercheur à l’Université Omar Bongo (UOB) de Libreville que dans ce réquisitoire, « étayé par une analyse circonstanciée des dispositions essentielles et par des références comparatives ciblées avec l’Afrique du Sud sous le long régime ségrégationniste et criminogène de l’apartheid, Alice Adibet révèle à la conscience collective ce que les griots de service sont mobilisés à cacher à l’opinion peu avertie », fait observer l’universitaire. Ci-dessous, l’intégralité de cette tribune que l’auteure conclue en interpellant ses compatriotes : « Allons-nous laisser passer ce texte parce qu’il n’est pas encore appliqué ? Ou allons-nous nous souvenir que c’est précisément quand les lois mauvaises ne sont pas encore appliquées qu’il est encore temps de les combattre ? lance-t-elle avec gravité.       

Il fut un temps, pas si lointain, où des régimes se donnaient le droit de décider qui était vraiment d’ici. Qui appartenait à la terre. Qui en était le fils légitime et qui n’en était que le locataire toléré. Ces régimes avaient un nom. L’histoire leur a réservé un verdict. Et pourtant, le 26 février 2026, au Gabon, une ordonnance a été signée en silence, pendant que les parlementaires étaient en vacances, qui ressemble trait pour trait à ce que l’on croyait définitivement enterré.

Posons la question dès le seuil : de quel droit un régime politico-militaire, né d’un coup d’État, redéfinit-il, par décret nocturne et sans débat, ce qu’est un Gabonais ?

Première question : qui t’a dit que tu étais d’ici ?

L’ancien code de la nationalité, la loi n°37/98 de 1999, avait une vertu rare dans notre région du monde : elle était claire, courte, et égalitaire. Elle disait que la nationalité gabonaise naît du lien juridique avec l’État né le 17 août 1960. Pas du sang. Pas des ancêtres. De l’État. De la République. Elle garantissait que tous les Gabonais l’étaient au même titre, trois mots d’une force constitutionnelle absolue.

L’ordonnance de 2026 a effacé ces trois mots.

À leur place, elle a institué la notion d’« ascendance autochtone », définie comme le rattachement biologique, linguistique, culturel, spirituel et historique à des populations « établies sur le territoire avant la mise en place des institutions étatiques modernes ».

Lisez à nouveau. Avant les institutions étatiques modernes.

C’est-à-dire : avant l’État lui-même. On ne te demande plus de te rattacher à la République. On te demande de prouver que tes ancêtres précèdent la République.

Et là, la question qui brûle : qui va décider quels ancêtres comptent ? Qui va trancher entre le vrai autochtone et le faux ? Sur quelle carte ? Sur quel registre ? Avec quel instrument de mesure, et au profit de qui ?

En Afrique du Sud, sous l’apartheid, ils appelaient ça les « homelands ». Chaque Noir renvoyé à son territoire d’origine supposé, à son ethnie d’appartenance assignée, à son identité décidée par d’autres. Le régime sud-africain aussi se réclamait de l’ordre, de la tradition, de la protection des peuples « originels ». Il ne se disait pas ségrégationniste. Il se disait organisateur.

La question se pose donc : quelle différence, dans la logique profonde, entre classer les hommes par homelands et les classer par ascendance autochtone ?

Deuxième question : toi, tu es quel type de Gabonais ?

L’ordonnance crée trois catégories de citoyens. Les « Gabonais d’origine ». Les « Gabonais par filiation ». Les « Gabonais d’adoption ». Ce ne sont pas des distinctions purement administratives. Ce sont des étages. Une pyramide civique. Et selon l’étage auquel tu appartiens, tu n’as pas les mêmes droits.

Les naturalisés, ceux nés de parents étrangers, ceux qui ont acquis la nationalité par mariage, ils sont Gabonais, oui. Mais Gabonais de seconde main. Interdits de magistrature. Interdits de ministère. Interdits du Cabinet présidentiel. Dix ans d’attente avant de siéger au moindre conseil municipal, sans même pouvoir en présider la séance.

Pense à ce que cela signifie, concrètement, dans les familles gabonaises. Cet homme né d’un père camerounais et d’une mère gabonaise, qui a grandi à Libreville, fait ses études à Libreville, travaillé toute sa vie à Libreville, il est Gabonais d’adoption. Il ne peut pas être ministre. Il ne peut pas être juge. Il peut payer ses impôts, en revanche. Ça, oui.

Sous l’apartheid sud-africain, la loi sur l’enregistrement de la population classait chaque individu dans une race : Blanc, Coloured, Indien, Bantou. Cette classification déterminait où tu pouvais vivre, quelle école tu pouvais fréquenter, quelle fonction tu pouvais exercer. Les bureaucrates de Pretoria appelaient ça de la « différenciation ». Le monde entier a fini par appeler ça autrement.

La question se pose donc : quand la loi fabrique des catégories de citoyens et leur attribue des droits inégaux, à quel moment cesse-t-on de parler de « différenciation » pour commencer à parler de discrimination ?

Troisième question : qui peut te retirer ce que tu es ?

L’article 45 de l’ordonnance dispose que la naturalisation relève du « pouvoir discrétionnaire » du Président de la République. Il peut accorder. Il peut refuser. Sans justification. Sans recours. La nationalité comme grâce royale, un cadeau que le chef consent à faire ou à retenir selon son bon vouloir.

Mais le plus grave n’est pas là. Le plus grave, c’est l’article 64, qui permet la déchéance de nationalité pour « actions subversives et déstabilisatrices ». Sans procès. Sans tribunal. Par décret présidentiel, sur rapport des ministres de la Justice et de la Défense. On peut te retirer ce que tu es, ton appartenance à ta propre nation sans que tu aies le droit de te défendre devant un juge.

Demande-toi ce que signifie « action subversive » au Gabon en 2026. Dans un pays où les réseaux sociaux ont déjà été coupés. Dans un pays où la parole critique est surveillée. Dans un pays gouverné par des militaires qui n’ont reçu de mandat d’aucun électeur.

En Afrique du Sud, la loi sur la suppression du communisme de 1950 permettait de « bannir » un individu (le priver de ses droits civiques, lui interdire de se réunir, de publier, de quitter sa ville) sur simple décision ministérielle, sans procès, pour des « actions » dont la définition était si large qu’elle pouvait s’appliquer à n’importe quelle forme d’opposition. Nelson Mandela fut banni avant d’être emprisonné. Desmond Tutu frôla le bannissement. La loi ne nommait pas ses cibles. Elle fabriquait un filet assez large pour attraper quiconque dérangeait.

La question se pose donc : une loi qui autorise la déchéance de nationalité sans procès, pour des actes qu’elle ne définit pas précisément, protège-t-elle les citoyens ou protège-t-elle le pouvoir contre les citoyens ?

Quatrième question : pourquoi le silence ?

Voilà ce qui devrait troubler tout le monde, au-delà même du contenu : la méthode. Ce texte qui redéfinit ce qu’est un Gabonais, qui hiérarchise les droits, qui arme l’État de la déchéance sans recours a été promulgué par ordonnance, en intersession parlementaire, sans débat national, sans consultation publique, sans même que les parlementaires élus en octobre 2025 aient pu en discuter une ligne.

L’ancienne loi, celle de 1999, avait été délibérée et votée. Elle était le fruit d’un passage, imparfait certes, devant les représentants du peuple. Oligui Nguéma, lui, a préféré le bureau fermé à l’arène ouverte. Et on est en droit de se demander pourquoi.

Les réformes que l’on croit justes, on les soumet au débat. On les défend. On les argumente. On laisse les contradicteurs s’exprimer, et on répond à leurs objections. Les réformes que l’on sait fragiles, contestables, indéfendables à la lumière du jour, on les signe dans le silence, on les promulgue au Journal Officiel, et on espère que le peuple ne lira pas.

Le régime de Prétoria, lui aussi, légiférait en dehors de tout contrôle démocratique. Les lois d’apartheid ne passaient pas par un parlement représentatif de l’ensemble de la population, comment l’auraient-elles pu ? Elles étaient votées par les Blancs, pour les Blancs, sur les Noirs. Ici, l’ordonnance n°0004/PR/2026 a été signée par des militaires, pour des raisons que nul n’a daigné expliquer publiquement, à l’ensemble du peuple gabonais.

La question se pose donc : un pouvoir qui fuit le débat sur une loi aussi fondamentale que le code de la nationalité, qu’est-ce qu’il cherche à protéger, sinon lui-même ?

Cinquième question : as-tu vu la trappe sous tes pieds ?

Il y a dans ce texte une contradiction qui mérite d’être dite à voix haute, lentement, pour que chacun en mesure la portée.

L’ordonnance de 2026 maintient le droit du sol différé, cette disposition qui permet à un enfant né au Gabon de deux parents étrangers de revendiquer la nationalité gabonaise à sa majorité, sous conditions de résidence. Il entre. La loi lui ouvre une porte.

Dans le même texte, un Gabonais de souche, né ici, de parents nés ici, dont les ancêtres précèdent les institutions que la même loi invoque peut se voir déchu de sa nationalité par décret présidentiel, sans procès, pour une « action subversive » que personne n’a pris la peine de définir avec précision.

Le premier acquiert. Le second peut perdre.

L’un entre par la grande porte ; l’autre peut tomber par une trappe que l’État a installée sous ses pieds, à son insu, en pleine nuit parlementaire.

C’est le paradoxe nu de ce texte : une ordonnance qui se dit protectrice de la gabonité mais qui arme l’État contre ceux qu’elle prétend protéger. Elle ouvre la porte à celui qui arrive et creuse une fosse sous celui qui est déjà là.

Ce n’est pas un code de la nationalité. C’est un instrument de domestication civique, une laisse juridique dont le pouvoir tient l’autre extrémité.

La question se pose donc, et elle est vertigineuse : dans ce pays, en 2026, être Gabonais de naissance est-il encore une protection, ou est-ce devenu une exposition ?

Sixième question : où allons-nous ?

Soyons précis : nous ne sommes pas en Afrique du Sud en 1950. Oligui Nguéma n’est pas Hendrik Verwoerd (quoi que !). Et ce texte, aussi dangereux soit-il dans ses logiques, n’a pas encore produit les horreurs que l’apartheid a produites pendant quarante-six ans.

Mais l’apartheid non plus ne s’est pas construit en un jour. Il a commencé par des lois. Par des classifications. Par des catégories d’appartenance décidées d’en haut. Par la conviction que l’État avait le droit de trier les hommes selon leur origine, de décider qui méritait la plénitude de ses droits et qui devait s’en contenter d’une version amputée. Il a commencé par des textes que des juristes ont rédigés avec soin, que des ministres ont signés avec conviction, et que des peuples ont laissé passer faute d’avoir compris, à temps, où ils menaient.

L’ordonnance n°0004/PR/2026 porte en elle cette logique-là. Pas encore ses crimes. Mais déjà sa philosophie : celle d’un État qui se croit en droit de définir, de classer, de hiérarchiser et de sanctionner l’appartenance de ses propres enfants à leur propre nation.

Alors la question finale, et elle nous appartient à tous, pas seulement aux juristes, pas seulement aux politiques, mais à chaque Gabonais qui se lève le matin et se demande dans quel pays il vit, la question finale est celle-ci :

Allons-nous laisser passer ce texte parce qu’il n’est pas encore appliqué ? Ou allons-nous nous souvenir que c’est précisément quand les lois mauvaises ne sont pas encore appliquées qu’il est encore temps de les combattre ?

L’histoire du monde n’a jamais pardonné à ceux qui ont tu leur désaccord au moment où il aurait encore pu changer quelque chose.

Elle ne nous pardonnera pas davantage…

*Alice Adibet, Femme politique engagée, Candidate aux législatives de 2023 pour les gabonais de l’étranger

N.B. : Le litre et le lead sont de la rédaction.

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