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Pandémie de COVID-19 : Ce n’est pas le moment de la distanciation budgétaire (Akinwumi A. Adesina)

Le Président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD), Akinwumi A. Adesina dans une tribune libre démontre pourquoi il faut un soutien économique massif en faveur des pays africains durement frappés par la crise du Covid-19.

Le texte aux allures d’un cour magistral est à lire absolument.

Nous vivons des jours très difficiles, car le monde est confronté à l’un des défis les plus graves de son histoire : la nouvelle pandémie de coronavirus. Et apparemment, aucun pays n’est épargné ou presque. À mesure que les taux d’infection augmentent, la panique s’empare des marchés financiers, alors qu’on observe parallèlement le ralentissement brutal des économies et de graves perturbations dans les chaînes d’approvisionnement.

Des circonstances aussi extraordinaires appellent des mesures extraordinaires. Dès lors, il est hors de question de faire comme d’habitude. 

Chaque jour, la situation évolue et exige une révision constante des mesures et stratégies de précaution. Dans ce contexte, nous devons nous préoccuper de la capacité de chaque nation à riposter à cette crise. Nous devons également veiller à ce que les pays en développement soient prêts à naviguer, sans danger, dans ces eaux inconnues. 

C’est pourquoi je soutiens l’appel urgent lancé par le Secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, pour la mise à disposition de ressources spéciales aux pays en développement à travers le monde.

Face à cette pandémie, nous devons placer la vie au-dessus des ressources, et la santé au-dessus de la dette. Pourquoi ? Parce que les économies en développement sont, à l’heure actuelle, les plus vulnérables. Les solutions que nous proposons doivent aller au-delà de la simple augmentation du volume de prêts. Nous devons aller plus loin et fournir aux pays une aide financière urgente et indispensable, y compris aux pays en développement qui font actuellement l’objet de sanctions.

Dans son rapport sur l’impact des sanctions économiques, le groupe de réflexion indépendant et mondial ODI soutient que depuis des décennies, les sanctions ont décimé les investissements dans les systèmes de santé publique dans un nombre non négligeable de pays.

Aujourd’hui, des systèmes qui ont déjà atteint leurs limites, comme l’indique l’indice de sécurité sanitaire mondiale en 2019, auront du mal à faire face à un danger réel et évident qui menace désormais notre existence collective.

Il faut être en vie pour rembourser ses dettes.  

Certes, les sanctions sont efficaces contre les économies, mais elles le sont moins contre le virus. Si les pays sous sanctions sont incapables de riposter et de fournir des soins vitaux à leurs citoyens ou de les protéger, alors le virus « sanctionnera » bientôt le monde.

Dans ma langue, le yoruba, il y a un adage qui dit : « Faites attention quand vous lancez des pierres sur un marché à ciel ouvert. Elles pourraient atteindre un membre de votre famille ».  

C’est pourquoi je soutiens résolument l’appel lancé par le Secrétaire général des Nations unies en faveur de la suspension de la dette des pays à faible revenu en ces temps d’incertitude et de mutation rapide. 

Mais j’appelle à des actions encore plus audacieuses, et ce pour plusieurs raisons. 

Premièrement, les économies des pays en développement, malgré des années de grands progrès, restent extrêmement fragiles et mal préparées pour affronter cette pandémie. Elles risquent davantage de sombrer sous les lourdes pressions budgétaires qu’elles subissent aujourd’hui avec le coronavirus.

Deuxièmement, bon nombre de pays africains tirent leurs recettes d’exportation des produits de base. L’effondrement des prix du pétrole a plongé les économies africaines dans la détresse. Selon les Perspectives économiques en Afrique 2020 du Groupe de la Banque africaine de développement, ces économies ne sont tout simplement pas en mesure de répondre à leurs engagements budgétaires qui ont été établis sur la base des prix du pétrole en vigueur avant l’épidémie de coronavirus.

L’impact a été immédiat dans le secteur du pétrole et du gaz, comme l’a noté une récente analyse de CNN.

Dans le contexte actuel, nous devons nous attendre à une pénurie aiguë d’acheteurs qui, pour des raisons compréhensibles, réaffecteront les ressources à la lutte contre la pandémie de Covid-19. Quant aux pays africains, dont la principale source de revenus est le tourisme, ils sont aussi financièrement à l’étroit. 

Troisièmement, alors que les pays riches disposent de réserves, comme le prouvent les milliers de milliards de dollars de relance budgétaire, les pays en développement n’ont pas de moyens d’action du fait de leurs ressources limitées. 

La réalité est la suivante : si nous ne vainquons pas collectivement le coronavirus en Afrique, nous ne le vaincrons nulle part ailleurs dans le monde. Il s’agit d’un défi existentiel qui exige que tout le monde soit sur le pont. Aujourd’hui, plus que jamais, nous devons être les gardiens de nos frères et sœurs.  

A travers le monde, les pays qui sont à un stade plus avancé de l’épidémie annoncent des mesures d’allégement de trésorerie, de restructuration de la dette, de moratoire sur le remboursement des prêts, d’assouplissement des normes réglementaires et des initiatives.

Aux États-Unis, une enveloppe de plus de 2 000 milliards de dollars a déjà été annoncée, ainsi qu’une réduction des taux d’intérêt débiteurs de la Réserve fédérale et un apport de liquidités pour maintenir les marchés en activité. En Europe, les économies les plus vastes ont annoncé des mesures de relance de plus de 1 000 milliards d’euros. Et des mesures encore plus importantes sont attendues. 

Alors que les pays développés mettent en place des programmes pour compenser les pertes de salaire des travailleurs qui restent chez eux pour cause de distanciation sociale, un autre problème est apparu : la distanciation budgétaire.

Réfléchissez un instant à ce que cela signifie pour l’Afrique. 

Selon la Banque africaine de développement, la COVID-19 pourrait entraînerait une baisse du PIB, allant de 22,1 milliards d’USD dans le scénario de référence, à 88,3 milliards d’USD dans le scénario catastrophe, soit une contraction des prévisions du PIB pour 2020 de 0,7 à 2,8 points de pourcentage en 2020. Si la situation actuelle persiste, l’Afrique pourrait même tomber en récession cette année.

Le choc de la COVID-19 réduira davantage la marge de manœuvre budgétaire du continent, étant donné que les déficits budgétaires devraient se creuser de 3,5 à 4,9 points de pourcentage et augmenter le déficit de financement de l’Afrique de 110 à 154 milliards d’USD supplémentaires en 2020.

Les estimations de la Banque indiquent que la dette publique totale de l’Afrique pourrait augmenter, selon le scénario de base, de 1 860 milliards d’USD en fin 2019 à plus de 2 000 milliards d’USD en 2020, contre une prévision de 1 900 milliards d’USD dans un scénario sans pandémie. Selon un rapport établi par la Banque au mois de mars 2020, ces chiffres devraient atteindre 2 100 milliards d’USD en 2020 dans le scénario catastrophe.

Il est donc temps de prendre des mesures audacieuses. Nous devons reporter temporairement le remboursement de la dette contractée auprès des banques multilatérales de développement et des institutions financières internationales. Une des solutions est le reprofilage des prêts, qui permettrait d’offrir aux pays une marge de manœuvre budgétaire pour faire face à cette crise.

Cela signifie que le remboursement du principal des prêts contractés auprès des institutions financières internationales en 2020 pourrait être reporté. J’en appelle, non pas à l’annulation de la dette, mais à un moratoire temporaire. Les mesures qui fonctionnent dans le cadre de la dette bilatérale et commerciale doivent pouvoir fonctionner dans le cadre de la dette multilatérale.

Ainsi, nous éviterons les aléas moraux et les agences de notation seront moins enclines à pénaliser une institution en fonction du risque potentiel qu’elle représente au regard de son statut de créancier privilégié.  Le monde devrait être tourné vers des solutions d’entraide et de solidarité, car un risque pour l’un est un risque pour tous.

Il n’y a pas un coronavirus pour les pays développés et un coronavirus pour les pays en développement et les pays surendettées. Nous sommes tous dans le même bateau.  

Les institutions financières multilatérales et bilatérales doivent collaborer avec les créanciers commerciaux en Afrique, notamment pour reporter les paiements des prêts et donner à l’Afrique la marge de manœuvre budgétaire dont elle a besoin.

Nous sommes prêts à soutenir l’Afrique à court et à long termes. Nous sommes prêts à déployer jusqu’à 50 milliards de dollars sur cinq ans dans des projets visant à aider l’Afrique à faire face aux coûts d’ajustement qu’elle devra supporter pour faire face aux répercussions de la Covid-19, bien après le passage de la tempête actuelle. 

Mais un soutien plus important sera nécessaire. Levons toutes les sanctions, pour l’instant. Même en temps de guerre, les cessez-le-feu sont appliqués pour des raisons humanitaires. Dans de telles situations, il y a un temps d’arrêt pour permettre aux secours d’atteindre les populations touchées. Le nouveau coronavirus est une guerre contre nous tous. Toutes les vies comptent.

C’est la raison pour laquelle nous devons éviter toute distanciation budgétaire en ce moment. Prévenir vaut mieux que guérir.  

La distanciation sociale est un impératif aujourd’hui. La distanciation budgétaire ne l’est pas.

*Akinwumi A. Adesina est le Président du Groupe de la Banque africaine de développement.

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Le forum de Johannesburg pourrait accélérer 230 projets de développement en Afrique

Le président de la BAD et des économistes africains @ BAD

Johannesburg, 8 novembre (Gabonactu.com) – Le forum de Johannesburg sur les investissements en Afrique, ouvert mercredi, pourrait accélérer la mise en œuvre de 230 projets de développement d’une valeur totale de 208 milliards de dollars, selon le président du Groupe de la Banque africaine de développement (BAD).

 

Les 230  projets couvrent plusieurs secteurs à savoir l’énergie, les infrastructures, les transports et les services publics, l’industrie, l’agriculture, les technologies de l’information et de la communication, les télécommunications, l’eau et l’assainissement, les services financiers, la santé, l’éducation et l’hôtellerie sans oublier le tourisme, le logement et l’aviation.

 

Pour la mise en œuvre rapide de ces projets, le président du groupe de la BAD, Akinwumi A. Adesina a indiqué à l’ouverture du forum de Johannesburg que la BAD et ses partenaires sont sur le point de signer 61 accords représentant une valeur estimée à plus de 40 milliards de dollars. Ces accords seront soumis aux “séances du Conseil d’administration” de la BAD, tandis que 28 autres projets seront présentés aux investisseurs lors de la “Gallery Walk”.

 

« Nous sommes ravis de constater que plusieurs institutions financières multilatérales (…) coopèrent avec la BAD dans l’effort d’investissement en Afrique », s’est réjouit le président Adesina.

 

Le patron de la BAD cite notamment la coopération qu’il estime efficace entre la Société financière internationale, la Banque mondiale, la Banque asiatique d’investissement en infrastructures, la Banque islamique de développement, la Banque européenne d’investissement, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement et la Banque inter américaine de développement.

 

Selon lui, de nombreuses grandes institutions financières en Afrique, notamment Afrexim Bank, Africa Finance Corporation, la Banque du commerce et du développement, Africa50 et la Banque de développement de l’Afrique australe, sont également impliquées.

 

« Pour la première fois, ces grandes institutions financières mondiales et régionales coopèrent pour aider à réduire les risques liés aux projets d’investissement à grande échelle », a-t-il affirmé.

 

Le risque, ou du moins sa perception, a longtemps été un obstacle majeur pour l’attractivité des investissements directs étrangers en Afrique. Mais la BAD s’attaque de front à ce problème. Mercredi, elle a conclu un accord avec 4 autres institutions financières pour mettre en place une plateforme de cogestion de risques. La plateforme servira de garantie à tout investisseur qui apporte ses financements en Afrique, un continent plein d’opportunités, selon la majorité des économistes présents à Johannesburg.

 

Selon la BAD, la croissance du PIB réel en Afrique devrait être de 3,5% en 2018 et de 4% en 2019. « Aujourd’hui, l’Afrique comprend cinq des dix économies les plus dynamiques du monde », a affirmé M. Adesina qui soutient par ailleurs que l’Afrique est également devenue la deuxième destination d’investissement au monde.

 

Selon la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement, les investissements étrangers directs (IDE) devraient augmenter d’environ 20% cette année, pour atteindre 50 milliards de dollars, contre 42 milliards en 2017.

 

Pour assurer son développement, l’Afrique a besoin d’un financement de 130 à 170 milliards de dollars par an. Le continent peut assurer seul cette demande s’il injectait directement dans les circuits économiques les fonds de pension, les fonds d’assurance et les fonds souverains africains sont évalués collectivement à plus de 1 billion de dollars.

 

« Si l’Afrique pouvait exploiter cette richesse pour attirer seulement 1% de l’ensemble des actifs sous gestion mondiaux, qui totaliseraient plus de 131 000 milliards de dollars, les besoins annuels du continent en investissements d’infrastructures de 130 à 170 milliards de dollars pourraient être satisfaits », a conclu M. Adesina.

Yves Laurent GOMA

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